‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 41 sur 138 · REVEIL · texte numérisé non relu

REVEIL

Dès lors, plus de contrainte dans nos rapports. Ils m’aimaient déjà comme un fils, je sentis bien que j’avais trouvé en eux un père et une mère, et je leur vouai toute l’affection dont j’étais capable.

Je n’étais pas le seul dans cet état d’àme. Un jour que je montais au qaletas, j’entendis quelqu’un pleurer et prier. Un autre jour je rencontrai un autre élève. Une autre fois, c’était un de nos sous-maîtres. Nous nous comprîmes bientôt, sans beaucoup de paroles. Quand nous nous rencontrions : <c Eh bien? » disait l’un à l’autre. Un branlement de tète négatif et un regard de noire tristesse, c’était toute la réponse. Mais ce jour-là, le sous-maître et moi, nous nous serrions la main avec effusion et, pour la première fois, nous nous mettions à genoux ensemble pour louer Dieu, dans ce grenier où, tant de jours durant, nous avions pleuré et gémi individuellement et secrètement. Nos amis, eux, trouvèrent aussi la paix, et se joignirent à nous. Et ce galetas, témoin de tant d’angoisses et de larmes, retentit dès lors, pendant les récréations, des accents de notre joie et de nos louanges. Nous y lisions la parole de Dieu ensemble, nous nous y communiquions nos expériences.

Lors même que l’esprit général de la maison fût bon et tout imprégné de l’ardente piété de ses directeurs, la plupart des jeunes gens 11’étaient pas encore convertis. Nous sentîmes donc le besoin de nous « séparer » en bien des choses, ce qui provoqua une grande opposition. « Tiens, disait-on, Coillard est devenu mômier ! A bas les mômiers ! » Les premières fois que, dans le dortoir, avant que les lumières fussent éteintes, nous nous mîmes à genoux pour prier, les oreillers nous plurent dessus, et on nous criait : « A bas les mômiers ! » Au lieu de nous en plaindre, nous nous engageâmes devant Dieu à veiller sur nous-mêmes et à veiller les uns sur les autres, pour que, dans notre con-

duile et dans nos paroles, nous ne donnions aucune prise à ceux de nos condisciples qui n’étaient pas sérieux. Et c’est étonnant avec quelle fidélité nous tenions nos engagements, et combien de fois nous avons été reconnaissants pour une parole ou un simple regard à propos. Sans le savoir, nous avions ainsi posé les bases d’une vraie Union chrétienne de jeunes gens, institution dont nous ignorions alors complètement l’existence. Nous apprîmes bientôt qu’il existait une Union de ce genre à Paris et quelques autres en France, mais surtout en Suisse. Peu à peu, par divers intermédiaires, nous nous mîmes en rapport avec certains centres '.

C’est surtout dans l’institut et dans les villages avoisinants que notre activité se développa. Quand nos condisciples virent que nous étions sérieux et sincères, ils devinrent sérieux à leur tour. Ce fut un vrai réveil. Quel beau temps! quelles douces réunions ! Les « amis », les habitués de la maison qui vivaient dans les environs, nous invitaient souvent, et nous allions, deux à deux ou à trois, et nous avions alors une petite réunion intime. Notre sous-maître, avec qui, bien qu’il fût plus âgé que moi, je m’étais intimement lié, portait la parole, et je trouvais qu’il parlait admirablement. Moi, j’étais trop timide pour me lancer ainsi; je parlais avec les frères de Blamont, les sœurs d’Abbévillers que j’accompaqnais souvent le dimanche, quand, après le culte, ils retournaient chez eux. La piété de ces bonnes gens était simple, mais pleine de suavité et de fraîcheur. Je n’avais pas la prétention de leur faire du bien, mais j’en recevais d’eux et abondamment. Ce fut aussi notre privilège, le mien surtout, d’accompagner M. Jaquet dans ses courses privées.

i. Une Union chrétienne fut fondée à Glay le 18 mars 1 853 ; le nom de Coillard se trouve, avec les noms de trois autres membres, dans le procèsverbal de la séance de fondation. (Ed. F.)

LES DARBYSTES

Oh! que j’étais heureux alors avec lui! Malgré cette timidité innée qui, toute ma vie, a été contre moi, je pouvais lui parler à cœur ouvert, car il semblait si bien me comprendre.

Un jour, nous visitâmes un certain village. « Nous allons voir frère un tel, me dit-il ; c’est un enfant de Dieu, très vivant. » Nous entrons, le brave homme travaillait à creuser des sabots. « Eh bonjour! frère! » — « Bonjour, M. Jaquet ! » Et les deux amis, sur le pied de la plus parfaite égalité, de se prendre les mains. Le sabotier était rayonnant, tout exubérant de joie. Puis, les premières effusions passées, il se tourne vers moi, me fixe de ses yeux perçants : « Et celui-ci, dit-il, est-ce un enfant de Dieu? î> Je regardai M. Jaquet qui me regardait en souriant, mais me laissait évidemment le soin de répondre à une question aussi directe. Je rougis, je tremblai d’émotion, et je répondis à demi-voix : « Oui, je suis un enfant de Dieu, je crois, par sa grâce. » — « Dieu soit béni, » s’écria-t-il, et, me saisissant des deux mains, il m’embrassa en disant : cc Vous êtes donc un frère, mon frère. »

Il me reste de très doux souvenirs de ce temps de ma jeunesse. Quelle vie, quelle fraîcheur il y avait parmi les enfants de ce réveil qui, comme une ondée du ciel, avait passé sur la principauté de Montbéliard! Jamais ils ne se visitaient sans méditer la Parole, chanter des cantiques et prier. Ce milieu m’était sympathique ; je respirais à pleins poumons dans cette atmosphère si élevée et si pure. Partout où nous allions, on chantait des cantiques manuscrits qui, copiés et recopiés, passaient de main en main. J’étais émerveillé de la manière dont ces braves paysans les exécutaient entre eux, à quatre parties.

La première splendeur de la joie du salut se ternit bientôt. Ce glorieux Thabor où Dieu s’était révélé à mon âme,

c’était pour moi le vestibule du ciel, et, dans mon inexpérience, je me croyais affranchi du péché. Les tentations survinrent et, avec elles, les combats, et, au milieu des combats, les chutes. Je n’y comprenais rien. Un « frère » darbyste, que je rencontrai et qui m’entendit prier avec contrition, me crut peu éclairé et prit à tâche de m’instruire. « Vous priez comme quelqu’un qui n’est pas affranchi, me dit-il. Lisez Romains vii, 16-17 • Si je fais ce que je ne veux point... ce n’est plus moi, c’est le péché qui habite en moi. Donc nous ne sommes plus responsables de nos chutes; ce n’est plus moi, c’est le péché qui habite en moi. » La grâce de Dieu me garda de tomber dans ces pièges de Satan où plusieurs frères darbvstes ont, à ma connaissance, péri quant à la foi.

Un fort vent soufflait au darbysme dans le pays de Montbéliard et, dès les premiers temps de ma conversion, je fus, par les circonstances, mis en fréquents rapports avec eux. Je leur concédais volontiers tout ce qu’ils revendiquaient pour eux-mêmes comme un monopole que Dieu leur avait accordé : plus de lumière, une vie chrétienne plus développée et plus avancée, une plus grande intelligence des choses de la Parole de Dieu. Mais leur orgueil spirituel me repoussait et m’empècha, malgré toutes les sympathies que j’ai toujours conservées pour eux, de tomber dans leurs bras. Au temps dont je parle, ils faisaient une propagande des plus actives, mais seulement parmi les chrétiens vivants. Ils affichaient hautement n’avoir d’autre mission dans le monde que celle de le condamner, par le témoignage de leur profession chrétienne; mais leur vraie mission était parmi les enfants de Dieu, et, en vérité, parmi les enfants de Dieu ils travaillaient avec une singulière activité. Quelqu’un était-il réveillé, converti dans quelque localité : un « frère » allait le visiter; les visites, pour peu qu’il fut

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encouragé, devenaient plus fréquentes, donnaient lieu à de petites réunions intimes où les nouveaux convertis recevaient toujours du bien. Puis venait la grosse question, la question des questions, celle de l’Eglise ; et nombre d’âmes pieuses, tant en Suisse qu’au pays de Montbéliard, profondément troublées et agitées, ne trouvaient plus de paix qu’en « s’alTrancbissant des systèmes » : elles quittaient l’Eglise et passaient au darbysme — un système aussi, s’il en fût — le système de l’anarchie.

Je connais tel pasteur, M. Berger, de Desandans (Doubs), dont le ministère a été abondamment béni pour la conversion de beaucoup de ses paroissiens. Quelle vie dans son troupeau ! Le darbysine s’y insinua, fit invasion, et tous, à mesure qu’ils se convertissaient, le quittaient pour se joindre aux darbystes. C’était devenu la règle. C’était douloureux d’entendre ces chrétiens dire de leur père en la foi : « M. Berger, oui, c’est bien un chrétien, mais un chrétien auquel il manque quelque chose. » A leur point de vue, il n’aurait pas été digne d’être membre de l’église de Colosses (Colossiens n, io).

Je trouvais un aliment plus sain pour mes besoins religieux et des directions plus sûres auprès de quelques pasteurs zélés des environs, avec lesquels M. Jaquet prenait à tâche de me mettre en contact.

C’est sur ces entrefaites que survint un nouvel appel de la Société des Missions de Paris, adressé aux jeunes gens chrétiens. M. Jaquet, en nous le communiquant un dimanche soir, nous pressa avec instance de nous consacrer au service de Dieu. Les missions n’étaient plus pour moi un sujet nouveau ou étranger, comme on l’a vu, et, depuis mon arrivée à Glay, j’avais été saturé de l’esprit missionnaire : Moffat, John Williams, Lacroix, Kralît, Casalis, Rolland, Arbousset, etc., étaient pour moi des noms vénérés, des

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héros ! Dès ma plus tendre enfance, les récits de M. Casalis me faisaient palpiter d’émotion, et il était pour moi un grand homme. Mais rien ne fit, dans ma jeunesse, une impression sur mon esprit, comme l’ouvrage de Mo fiat. Il y avait dans les aventures et dans l’esprit de ce héros chrétien quelque chose qui me fascinait. Je ne concevais rien de plus grand que la vocation missionnaire. Mon ambition n’eût pas osé se porter dans cette direction, je la croyais trop haute, hors d’atteinte, et seulement réservée pour les héros choisis de Dieu. Et je 11e me trompais guère. Mais, quand retentit de nouveau cet appel, il frappa violemment à la porte de mon cœur. En vain je me dis que cet appel n’était pas, ne pouvait pas être pour moi : Toi missionnaire, me disais-je, quelle présomption! Et cependant, je ne parvenais pas à me débarrasser de la pensée que Dieu m’appelait. J’avais beau raisonner avec moi-même, faire au Seigneur toutes les objections possibles; la conviction que Dieu m’appelait, moi, et pas un autre, persistait, devenait toujours plus forte et prenait possession de moi-même.

C’est ma mère surtout qui, pour moi, était le grand obstacle. Vis-à-vis d’elle, j’avais des obligations sacrées, une dette de filiale reconnaissance. Plus l’appel de Dieu me paraissait impérieux et urgent, plus aussi mes devoirs visà-vis de ma mère s’imposaient à mon esprit. Je passais par de violentes luttes, j’étais dans une grande angoisse. Après en avoir fait un sujet de prières, et avant d’en parler à qui que ce fût, j’en écrivis à ma mère et j’attendis sa réponse. Cette réponse 11e se fit pas longtemps attendre. Ce fut un cri de douleur et j’en eus le cœur brisé. Pour le coup, j’étais prêt à renoncer à la vocation missionnaire. Mais des circonstances que je ne pouvais pas contrôler la plaçaient de nouveau, et plus que jamais, sur ma conscience. La voix de la nature parlait haut et se faisait écouter; mais une

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autre voix parlait plus haut encore, pressante, impérative. Laquelle des deux écouter? Quelle était celle de Dieu, quelle était celle du devoir? Dans mon angoisse, j’allai vers mon père spirituel et lui ouvris mon cœur. Il me conseilla de ne rien forcer, mais d’attendre, dans un esprit de prière, que Dieu me révélât clairement sa volonté.

Je mis à part deux mois (septembre et octobre) pour vaquer à la prière. Si ce temps s’écoulait sans que ma mère me donnât son consentement, ce serait pour moi un indice de la volonté de Dieu et je renoncerais à la vocation, tout de bon. Si, au contraire, ma mère me donnait son consentement sans que je le sollicite, ce serait la preuve indubitable que Dieu m’appelait et que je ne devais plus consulter la chair et le sang. Je n’écrivis plus à ma mère, mais je priai comme jamais je ne l’avais encore fait. Mes amis prièrent avec moi. Le bon M. Jaquet m’appela souvent dans sa chambre, non pour me parler, mais pour prier avec moi et pour moi. Quelles ténèbres ! Quels combats et quelles angoisses ! Les jours s’écoulaient, les semaines passaient, rien, pas signe de réponse. Le dernier our était venu (3i octobre 1 85a) et mes pensées commençaient à se troubler, quand le facteur arriva. M. Jaquet me remit une lettre. Elle était de ma mère. Je l’ouvris avec une émotion qui se comprend mieux qu’elle ne se décrit. Ma mère me donnait son consentement :

« Mon enfant, disait-elle, j’ai relu ta lettre, j’ai réfléchi, j’ai compris que Dieu t’appelle. Pars, mon enfant. Je ne veux pas t’arrêter. J’avais toujours espéré que tu serais mon bâton de vieillesse. Mais, après tout, ce n’est pas pour moi que je t’ai élevé. Et le bon Dieu, s’il t’envoie chez les païens, ne m’abandonnera pas. Pars donc sans arrière-pensée. » Dans le trop-plein de mon cœur, je me jetai à genoux, dans ce galetas témoin de tant de luttes intérieures; je me

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consacrai au service de Dieu et m’écriai : « Me voici, Seigneur, fais de moi ce qui te semblera bon ! »

Ma mère, avancée en âge, avait partagé ses biens entre ses enfants ; il était entendu qu’elle vivrait avec ma sœur aînée et que tous ses autres enfants continueraient à lui payer une annuité. Cet arrangement, qui la mettait à l’abri du besoin, me laissait vis-à-vis d’elle une certaine liberté d’action. Et quand elle m’eut, sans pression aucune de ma part, malgré l’opposition de ceux qui l’entouraient, donné si complètement son consentement, je l’acceptai comme une réponse à mes prières et comme un indice indubitable de la volonté de Dieu.

Dès lors, je me considérai comme mis à part par le Seigneur et j’envisageai franchement la vocation missionnaire comme mienne. Cette conviction prit de si profondes racines en moi que, pendant les quarante années qui ont suivi, je n’en ai jamais sérieusement douté, même au milieu des plus grands découragements et des plus fortes épreuves.

« Le Seigneur est là, Il l’appelle. » Où? Je n’en savais rien. Mais II m’appelait, je le croyais, je n’en doutais pas et j’étais prêt à le suivre n’importe où, sous les glaces du Groenland ou dans les plaines torrides de l’Afrique. Je n’avais pas le choix. Il m’appelait, je répondais : Me voici! A Lui de m’envoyer là où il lui semblait bon. Cette conviction a toujours été pour moi une source inépuisable de force, de consolation et de joie. « Nul ne va à la guerre à ses propres dépens. » Je me disais : Si mon Maître m’envoie en mission, Il pourvoira à tout, et, pour toutes les circonstances où je me trouverai, Il aura un trésor de grâce en réserve-

M. Jaquet et mes amis partagèrent ma joie et ma reconnaissance. Avec moi ils adorèrent les voies de Dieu.

Après ce qu’on vient de lire, on ne s’étonnera pas que Coillard,

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apprenant la mort de M. Jaquet (3i décembre 1 867), écrivit à sa veuve (i5 novembre 1868) :

« de sens que le coup qui vous a frappée m’a aussi atteint et, orphelin, je pleure avec vous. Vous savez tout ce que je dois à celui qui nous a quittés. Après Dieu, c’est à lui que je dois tout, oui tout : ma conversion et ma vocation missionnaire. »

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