EUGÈNE BERGER
me fit asseoir à ses côtés sur le gazon, et eut avec moi une de ces conversations mémorables qui font date dans la vie. Dès lors, M. Berger fut pour moi un second père spirituel; il me voua une ardente affection qu’il m’a conservée jusqu’à sa mort. Je lui écrivais, je pouvais lui parler à cœur ouvert, j’étais sûr de ses conseils et de son intérêt en tout ce qui me concernait.
Chaque fois que je le pouvais, j’allais passer la journée au presbytère de Beaucourt, et j’en revenais toujours fortifié et béni. 11 y avait, dans l’austère simplicité de cet homme de Dieu, quelque chose qui me fascinait. J’étais sûr de son affection; et jamais, ni à Beaucourt d’abord, ni à Paris plus tard, il ne m’a fait sentir que je fusse un intrus dans le cercle intime et privilégié de sa famille, ou qu’une de mes visites fût intempestive. Au début de ma carrière missionnaire, et malgré toutes les fautes que j’ai commises, M. Berger a toujours été un père pour moi, plaidant ma cause quand d’autres me condamnaient et m’envoyant toujours ses tendres exhortations et ses conseils pleins de sagesse. 11 croyait à la réalité de ma vocation, malgré tout.
11 était un point sur lequel la commission d’examen n’avait pas donné son avis et sur lequel le Comité désirait être fixé, à savoir si le jeune Coillard était apte à entreprendre des études classiques. On en écrivit à M. Berger, le i5 janvier 1 853 . De son côté, M. Jaquet trouve déjà que l’affaire traîne en longueur ; cependant il n’y a qu’un mois de l’examen de Coillard. Au reçu d’un appel lui demandant un homme pour un poste au Canada, il écrit à M. Grandpierre (16 janvier i853) : « J’ai cl û penser à notre ami Coillard, si vraiment, comme on pourrait bientôt le croire, vous ne vouliez ou vous ne pouviez pas l’accepter comme missionnaire. Veuillez nous tirer de peine, s’il vous plaît, afin que, la volonté du Maître nous devenant claire, soit pour Paris, soit pour le Canada, nous puissions nous y conformer. Coillard est toujours
F. COILLARD
rempli, d’ailleurs, des mêmes dispositions et mérite toute votre attention ; son cœur est pour les missions. »
Six jours après, M. Jaquet a reçu la réponse du Comité et il écrit aussitôt à M. Grandpierre :
«Vous pouvez être tranquille à l’égard des études classiques de l’ami Coillard ; je le crois très capable pour ces études comme pour le reste. 11 a fait, pendant huit à dix mois, du latin avec M. Guiral à Asnières-lès-Bourges. Voici aussi une dernière poésie de notre ami Coillard; il a vraiment, et à mon grand étonnement, une facilité surprenante. Je lui avais donné pour sujet de composition, le lever du soleil ; il en fit une en prose, bien entendu, mais, comme complément, il fit cette poésie. C’est au moins vous dire qu’il a des moyens intellectuels que beaucoup n’ont pas.
« Le jour arrive et la nuit ténébreuse Au loin s’enfuit à pas précipités Laissant ainsi l’aurore généreuse Jeter ses feux sur nos belles cités... »
Le seul mérite de cette poésie est, en effet, de témoigner de certaines aspirations littéraires. Si nous en avons cité le début, c’est que ce sont là les premiers vers connus de celui qui devait plus tard, et dans des langues diverses, composer de nombreux cantiques à la gloire de ce Dieu qu’il invoque en terminant :
« O notre Dieu, notre père céleste,
Tout ici-bas atteste ta grandeur
Et ton amour est partout manifeste
Car tu ne veux que la vie du pécheur (sfr).
Fais donc briller ton soleil de justice O Dieu puissant, dans nos cœurs ténébreux,
Qu’il nous éclaire et qu’il nous réjouisse Et qu’en toi seul nous puissions être heureux. »
Coillard, sa résolution une fois prise, la faisait connaître aux personnes chez lesquelles il avait été en service : « C’est avec un vrai plaisir, lui répond l’une d’elles, que j'ai reçu votre lettre et
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le récit du travail intérieur que Dieu s’est plu à opérer eu vous ; mais l’intérêt que je vous porte m’engage à vous faire quelques observations : il est inutile de traverser les mers pour être missionnaire. On l’est dans sa famille, parmi ses relations, dans le cercle où l’on vit. Défiez-vous de ce désir de changer... et persévérez, pour le moment, dans votre intention première, celle de devenir instituteur. C’est un vaste champ et celui qui veut en remplir tous les devoirs est bien un missionnaire... D’ailleurs, Coillard, vous avez une mère dont vous êtes le plus jeune enfant et à laquelle vous vous devez avant tout... »
Mais, si les objections n’ont aucune prise sur la résolution de Coillard, il n’est pas sans quelque inquiétude au sujet du verdict du Comité et il veut mettre de son côté toutes les chances de réussite. Il retourne à Beaucourt voir M. Berger, et, le 27 janvier 1 853 , celui-ci écrit à M. Grandpierre :
« Il est très difficile déjuger si un jeune homme de dix-huit ans, ne possédant que les connaissances primaires élémentaires, est apte à faire des études classiques et théologiques complètes. Ce 11’est quère qu’à l’œuvre qu’011 peut le voir. J’ai cependant de nouveau examiné et attentivement observé dans ce but le jeune Coillard. Je suis confirmé dans la persuasion qu’attaché de cœur au Seigneur et s’étant décidé avec calme et prière pour la carrière missionnaire, il possède des dons de l’intelligence peu communs chez les jeunes gens de sa classe. Il juge sainement, raisonne bien, parle avec facilité, écrit correctement et avec une certaine élégance, possède à la fois activité, souplesse et pénétration. Il me plaît à tous égards. Si j’étais membre du Comité, mon sentiment me porterait à lui faire entreprendre les études classiques... J’ajoute que votre futur élève missionnaire se sent porté vers l’étude et je pense avec lui qu’il ne se rebuterait pas facilement... Je vous dirai en terminant : j’ai souvent cherché jusqu’ici, parmi les jeunes gens convertis de la classe inférieure, des candidats à la vocation pastorale ; je n’en ai point encore rencontré. Si celui-ci s’était présenté s’offrant à moi pour le Seigneur, j’aurais aussitôt cherché le moyen de satisfaire ou du moins d’éprouver ce que j’aurais été porté à prendre pour une vocation. Je viens d’exprimer un sentiment plutôt que de porter un jugement. Que le Seigneur préside à votre décision et vous fasse trouver des hommes vivants qui se
F. COILLARD
F. COILLARD
soient donnés sans réserve ! Oh ! demi-chrétiens que nous sommes ! »
Coillard s’adresse aussi à M. Guiral : « Je viens à la hâte, lui écrit-il (24 janvier 1 853), vous prier de me prêter votre secours... Le Comité aurait désiré savoir si je suis capable de faire des études classiques ; il me semble, bien cher Monsieur, que personne mieux que vous n’est capable de répondre à cette demande. En ce moment, je repasse ce que vous avez eu la bonté de m’apprendre en fait de latin... »
Et M. Guiral écrivait à M. Grandpierre (29 janvier): « François Coillard est un enfant remarquable par la douceur de son caractère comme par les dispositions religieuses qu’il a montrées dès son jeune âge. Il a beaucoup de facilité et une grande aptitude pour les études... Je me sens tout à fait libre en vous recommandant ce jeune homme, parce que je sais qu’à côté de certains défauts inséparables de notre pauvre nature, il a reçu du Seigneur de bien beaux dons. Tout petit enfant, il a été remarqué et très aimé par les pasteurs qui se sont succédé à Asnières. A côté d’une intelligence claire et d’une grande facilité pour l’étude, il y a chez lui une certaine candeur, une piété naïve et touchante qui attire et attache. »
Le Comité, réuni le 2 février, exprima le vœu que Coillard fût reçu dans l'Ecole préparatoire de théologie ; mais, comme les cours étaient commencés depuis le mois d’octobre et que les admissions n’avaient lieu qu’en automne, il fut décidé d’écrire à M. Jaquet pour lui demander si le jeune Coillard ne pourrait pas commencer, dans l’institut de Glay, le latin et le grec et se préparer ainsi à entrer en automne à l’Ecole préparatoire. M. Jaquet, dans une lettre (23 février i853)où il s'excuse de ne pouvoir se charger de ce surcroît de travail, annonce à M. Grandpierre queM. Louis Jeanmaire, pasteur au Magny-Danigon, « veut bien, après Pâques, se charger de l’ami Coillard, touchant les leçons à lui donner, de langues mortes surtout. Coillard, ajoute-t-il, sera donc très bien auprès de ces amis chrétiens qu’il connaît déjà et qui ne feront, en quelque sorte, que lui continuer leurs témoignages d’amitié. En attendant, notre jeune ami s’occupe de son mieux et M. Ferrero, ex-prêtre de Turin, un excellent chrétien et bien doué, lui tend la main pour le latin. »