NÉCESSITÉ D’ÉTUDES CLASSIQUES I
Peu après (9 mars), Coillard lui-même écrit à M. Jeanmaire pour le remercier et préciser les conditions de la pension :
« Lorsque, la dernière fois, j’eus le bonheur de vous voir, et que j’osai vous demander si vous pourriez me prendre chez vous, vous me répondîtes que vous aviez bien un petit cabinet, mais que vous n’osiez me l’ofTrir parce qu’il se trouve sous les tuiles; bref, l’hiver est passé (ou en partie), je 11’aurai donc plus à y craindre le froid. Quand cela serait, aurai-je toujours la douceur de coucher sous les tuiles, si le Seigneur me fait la grâce d’entrer dans la mission? Du reste, Monsieur, pendant neuf mois et par un hiver très rigoureux, en quittant ma bonne mère pour être domestique, on m’a fait coucher dans un cabinet non seulement sous le toit, mais encore en face d’une chambre de pigeons! Ainsi donc, quel que soit votre petit cabinet, il ne peut être plus incommode que celui que j’ai habité à Foëcy.
« Pour moi, Monsieur, pour deux raisons importantes, je désirerais être placé chez vous : i° pour le bien spirituel qui pourrait en résulter pour mon âme, en étant toujours près de vous; 20 pour la solitude et la tranquillité que je pourrais avoir, en ayant un petit cabinet où je pourrais me retirer soit pour étudier, soit pour autre chose; ce dont je serais privé partout ailleurs. Je suis pauvre, bien pauvre selon le monde ; mais, sous une grande pauvreté, bat un cœur brûlant du désir d’aimer et de servir le Seigneur et d’être un faible instrument (bien faible et bien vil, il est vrai) de sa grâce et de son Saint-Esprit, pour attaquer, renverser les forteresses du diable et avancer son glorieux règne.
« Oh! je n’en doute pas, si le Seigneur m’envoie au Magny, ce sera pour le bien de ma pauvre âme. Il bénira abondam-
F. COILLARD
ment ce séjour, comme il lui a plu de le faire, le dimanche que j’ai déjà eu le bonheur d’y passer. »
Il m’en coûta de dire adieu à ce que je considérais comme la maison paternelle. Mais je ne m’en éloignais que de quelques lieues, et je savais qu’on ne fermerait pas la porte après moi. Je lis donc ma petite malle et je partis pour le Magny-Danigon (16 ou 17 avril 1 853) ; M. et Mmc Jeanmaire me reçurent avec une cordialité qui me gagna d’emblée le cœur.
M. Jeanmaire, pour lequel ce nouvel hôte devait être une charge au point de vue matériel, écrivait le 3o avril à M. Grandpierre :
« En recevant chez moi le jeune Goillard, je n’ai fait que subir l’ordre du Seigneur. Or, un ordre du Seigneur renferme implicitement une promesse et équivaut aux moyens d’exécution. Déjà Il a fait disparaître ici plusieurs obstacles devant lesquels mon incrédulité tâchait de reculer; j’espère qu’il en sera de même des autres. D’ailleurs, je suis le débiteur de la Société des Missions et la dette des vrais amis de cette œuvre est payable en nature.
« De plus, notre jeune ami ne doit demeurer chez moi que jusqu’au commencement de l’automne prochain, et certes il y aurait mauvaise grâce de ma part à me plaindre d’un surcroît de dépenses % à une époque où chaque pasteur fidèle devrait avoir chez lui un jeune acolyte destiné au service du Seigneur, et où chaque consistoire devrait être à même de pourvoir à l’entretien d’un ouvrier envoyé dans le champ des missions.
« Enfin ce qui me facilite beaucoup ma tâche, c’est que je n’ai point ici les sujétions que je trouverais auprès d’un autre pensionnaire. Coillard est un jeune homme rangé, laborieux, modeste, plein d’abnégation et d’esprit de sacrifice. »
Le Magny-Danigon était un gros bourg qui, avec ses
1. M. Jeanmaire refusa toute indemnité, et le Comité ayant passé outre, M. Jeanmaire versa cette indemnité à la Société des Missions. (Ed. F.)
LOUIS JEANMAIRE
LE MAGNY-DANIGON
ruelles, ses boues, ses fumiers, ses maisons basses et mal éclairées, me rappelaient mon Asnières. Les habitants de la Franche-Comté jouissent cependant incomparablement de plus de bien-être que ceux du Berry, et ils sont moins ignorants et moins superstitieux. Je fus frappé de leur industrie, de leurs champs bien cultivés, de leurs vergers, de l’innombrable quantité de cerisiers qui bordent les chemins et parsèment les campagnes. On y fait une grande abon-
Le Magny-Danigon
dance de kirsch, on y cultive des choux et des raves qu’on fait fermenter pour l’hiver; un grand nombre d’hommes, dans les longues soirées d’hiver, tissent cette forte toile, teinte en vert et en bleu, dont on fait les vêtements de la famille : tout cela était pour moi un sujet d’étonnement.
C’est que la lumière de l’Évangile brille depuis des siècles dans la Franche-Comté; l’esprit y est émancipé, tandis que dans le Berry, le catholicisme entretient les brumes, les ténèbres et les superstitions du moyen âge. Et cependant, à l’époque dont je parle, la bise glaciale du rationalisme soufflait fortement dans le Montbéliard. Et comme l’Esprit
de Dieu aussi avait soufflé, il s’élait formé, tant parmi les pasteurs eux-mêmes que parmi leurs troupeaux, deux partis bien tranchés, l’un l’ennemi implacable de l’autre. La lutte, et une lutte acharnée comme toutes les luttes religieuses, était engagée partout, et jusque dans la famille. Les troupeaux rationalistes ne prenaient pas aisément leur parti de la fidélité condamnatrice de leurs pasteurs vivants; ils s’insurgeaient souvent contre leurs enseignements et leur rendaient la vie dure. Les pasteurs eux-mêmes des deux partis ne se voyaient pas. Les églises où une étincelle de l’Esprit de Dieu avait allumé un feu en dehors des cadres rigides de l’organisation ecclésiastique et de l’autorité du pasteur rationaliste, étaient exposées aux dissensions et au schisme. Ces gens pieux, ayant des besoins spirituels dont le pasteur officiel se souciait aussi peu qu’il les comprenait mal, se réunissaient entre eux, pour méditer ensemble la parole de Dieu et s’édifier. C’étaient les mômiers. Les darbystes prenaient avantage de la situation, tandis que les autorités ecclésiastiques tonnaient contre les petites réunions intimes, et souvent la séparation d’avec l’église officielle devenait d’une actualité pressante.
Une sorte de franc-maçonnerie unissait tous les chrétiens de ces foyers épars. La nouvelle de la conversion d’une personne se communiquait de proche en proche à dix et quinze lieues à la ronde ; on se visitait de village à village, on allait en corps aux fêtes religieuses, on ne craignait ni les distances, pour peu qu’elles fussent praticables, ni la pluie, ni le froid. Et quel souffle de vie, quelle bienfaisante chaleur, quelle bénédiction dans ces réunions intimes qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, dans des chambres bondées, mal aérées, et où chaque frère prenait la parole!
Cette lutte et ce milieu mômier, je les retrouvai au Magny. Le premier dimanche, ou un des premiers que j’y passai, me