‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 6 sur 138 · LES COLPORTEURS · texte numérisé non relu

LES COLPORTEURS

bonté. A plusieurs lieues à la ronde, en ville comme à la campagne, ma mère était la « mère Bonté ». Je me sens fier de cette appréciation, due à un public très compétent, de la plus excellente des femmes et de la meilleure des mères. Elle méritait le titre que l’opinion publique lui avait décerné ; elle l’a porté avec dignité, pendant ses jours de prospérité, pendant les longues années de son très dur veuvage et jusqu’à la fin de sa vie, comme une couronne que les détresses et les angoisses de la pauvreté n’ont jamais flétrie. Gomment ne sentirais-je pas le privilège d’être le fils d’une mère si bonne, la « mère Bonté » ! Et quand j’aurai conté mon histoire, je laisserai mes lecteurs juger par eux-mêmes si cette femme à qui, après Dieu, je dois tout, même ma vocation, n’était pas digne du plus beau des titres qu’on puisse décerner à une femme, d’un titre qu’envieraient les plus grands philanthropes du monde. Je suis sûr que, loin de le lui contester, mes lecteurs seront unanimes à reconnaître en ma mère la « mère Bonté ».

Notre intérieur, tout humble qu’il était, devint bientôt un petit centre. L’excellent pasteur Duvivier, qui avait connu ma mère en de meilleurs temps, la visitait fréquemment et lui prodiguait les consolations de l’Evangile. C’est chez nous aussi que les colporteurs avaient leur pied-àterre. Leur arrivée était toujours un événement. On se doute peu de l’influence que ces humbles évangélistes exercent sur le peuple, dans des localités comme la nôtre : chaque soir, notre chambre se remplissait de gens qui prenaient intérêt aux choses de Dieu et la soirée se passait en chants et en conversations sérieuses. Ces pionniers missionnaires furent les premiers à introduire le chant des cantiques, car, jusqu’alors, on ne connaissait que les Psaumes de David et les Paraphrases. Mais les Chants de Sion de César Malan avaient paru ; ils faisaient leur chemin, ils pénétraient par-

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tout, portant avec eux leur semence de vie, et leurs accents si pleins de fraîcheur, d’espérance et de joie.

C’est ainsi que, sur les genoux d’un de ces hommes de Dieu, ou assis à ses pieds, pendant qu’il tirait de son accordéon des sons qui me paraissaient sublimes, j’apprenais à fredonner :

et

Non ce n’est pas mourir que d'aller vers mon Dieu ! C’est toi Jésus que recherche mon âme !

Sans doute, je ne saisissais pas la portée de ces sublimes paroles, mais c’était une semence jetée dans le terrain vierge de mon âme. Oue de souvenirs doux, et pour moi sacrés, se rattachent à ces cantiques !

On a remarqué que chaque réveil a ses cantiques. Les vieux, tout vénérables qu’ils sont, ne suffisent plus; il faut une expression nouvelle pour rendre des expériences nouvelles pour nous, lors même que d’autres les aient, avant nous, déjà senties et exprimées. C’est à ce besoin que les Chants de Sion, les Chants chrétiens, les Chants du Réveil, pour ne parler que des plus connus en France, et les Chants et Solos de Sankey dans le monde entier, doivent leur popularité. Et plus j’avance dans la vie, après trente-cinq ans de ministère, plus je suis frappé de l’importance du chant comme moyen d’évangélisation. Pour moi, le programme de l’éducation chrétienne en pays païens et en pays civilisés, dans une certaine mesure, est bien simple : mettez à la base l’enseignement biblique, cela va sans dire, puis en première ligne la lecture, puis l’écriture, puis le chant, et le reste viendra petit à petit et de soi. Mais le chant, voilà un puissant moyen de modeler les jeunes âmes. Ce sont des canaux qui portent au loin les vérités de l’Evangile.

DE L’iNFEUENCE DU CHANT

Voyez donc cet arbre du Zambèze chargé d’un fruit qui ressemble à une petite poire. Il n’est pas comestible, ce fruit, mais étudiez-le : il renferme une leçon. Parvenu à sa maturité, vous l’entendez, par une de nos belles nuits d’hiver, éclater avec une détonation qui rappelle celle d’un coup de fouet. A l’intérieur, dans ses quatre cellules charnues, se trouvent autant de graines munies de longues ailes. Le vent les emporte, qui sait où? Dans quelque forêt lointaine, un cotylédon sort de terre, grandit, d’arbuste devient arbre. D’où vient-il ? Celui-là seul le sait qui a donné des ailes à la graine, et fait souffler le vent pour l’emporter à destination. Tel est le chant, tels sont les cantiques que vous enseignez à l’enfance qui vous est confiée. Oh ! chantez donc avec les enfants, chantez avec joie, chantez avec foi, semez ainsi au vent, et, un jour, là où vous vous y attendrez le moins, vous trouverez que la semence a germé à la gloire de Dieu et pour le salut d’une àme !

Vous étonnez-vous maintenant qu’à la distance où je suis, je me reporte vers la chaumière de ma mère comme vers un Béthel? Ce mystérieux instrument dont s’accompagne l’homme de Dieu, ces mélodies si douces et si belles, ce sont de ces souvenirs sacrés qui touchaient mon cœur et mon intelligence d’enfant et me faisaient croire que c’était là la porte du ciel.

Je me disais et je disais souvent à ma mère : « Quand je serai grand, moi aussi, j’aurai un accordéon, et je vous chanterai des cantiques. » C’était une grande ambition. Et je n’oublierai jamais le jour où je venais de loin, pour passer mes vacances à la maison maternelle. Je marchais d’un pas allègre, courant même et tout essoufflé, portant à la main une précieuse petite boîte. Et le soir, quand nous eûmes longtemps causé, ma mère me dit : <t Et qu’as-tu dans cette boite-là? » — « Oh ! lui dis-je, vous allez voir. »

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Et l’ouvrant, je sortis mon instrument, je me mis à jouer et à chanter quelques-unes de nos vieilles mélodies. L’émotion et la joie de ma mère furent ma plus grande récompense, la seule que je désirasse.

Les visites fréquentes de ces braves colporteurs, secondant le zèle et l’activité de notre digne pasteur M. Duvivier, avec d’autres éléments d’une grande importance locale, fomentèrent un réveil général. Lin jeune homme, M. Peaudecerf, converti par le moyen de ces colporteurs, devint colporteur lui-même, et, pendant de longues années, il fut un des meilleurs ouvriers de la Société biblique. A Asnières, son nom était, à tous les foyers, entouré d’un grand respect et d’une grande affection.

Ces simples apôtres avaient aussi créé le goût, la faim et la soif des choses de Dieu et un intérêt tout nouveau pour les progrès du royaume de Dieu dans le monde. C’est ainsi que ma mère recevait régulièrement la Feuille religieuse du Canton de Vaud et le Journal de l’Unité des Frères. Et ces doyens de tous nos journaux religieux étaient lus avec avidité et circulaient parmi la communauté réveillée. C’étaient de nouveaux horizons, pour ces simples gens, et un nouvel aliment.

C’est dans cette atmosphère de labeur et de lutte, adoucie par les puissantes consolations de l’Evangile et illuminée par les premières lueurs de l’aube d’un réveil et d’une ère nouvelle, que s’est, écoulée ma tendre enfance. L’on venait de créer une salle d’asile — cela aussi une bien grande nouveauté — et c’est là que se passaient mes journées. Le soir, rentrée de son travail, ma mère me faisait répéter ce que je savais, et je lui chantais nos simples chants et nos cantiques, pendant qu’elle tricotait, raccommodait, tillait le chanvre à la lumière désolante d’une chandelle de résine. Je suppose que cet article a dès longtemps disparu du

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