‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 50 sur 138 · UN BERGER DU JURA · texte numérisé non relu

UN BERGER DU JURA

en envoyait des corbeilles pleines. Toutes ces petites marques pratiques de l’affection de ces bonnes gens venaient à point, car la gêne se faisait parfois sentir au presbytère, malgré l’atmosphère de sérénité, de paix et de contentement qui y régnait toujours et que rien ne troublait jamais.

Un chagrin pour M. Jeanmaire, c’était mon silence dans nos réunions intimes. Il me pressait souvent d’y prendre part comme mon ami le sabotier et d’autres. Mais je ne pouvais pas vaincre ma désespérante timidité et ma défiance de moi-même et je me demandais parfois avec angoisse comment je pourrais jamais prêcher l’Évangile aux païens.

L’année, ou plutôt les six mois que je passai ainsi à la cure du Magny, furent un temps riche en bénédictions pour mon âme. Sans négliger mes études, je m’étais jeté tout entier dans le mouvement qui se produisait aux environs. Dans tous les villages, il y avait au moins une famille où l’on me recevait toujours avec affection. Ici, c’était une veuve que j’avais peut-être contribué à amener à la connaissance du Sauveur et à se déclarer pour lui. Là, c’était une famille de propriétaire où mon arrivée était toujours saluée avec une joie qui se communiquait aux membres de la famille du Seigneur. Le père, un vénérable vieillard, vivait dans une communion constante avec Dieu ; il avait été, je crois, le moyen de la conversion de leur jeune pasteur et les moments que je passais avec lui, en hiver, près de son métier de tisserand, étaient de ceux où « le cœur brûle » comme pour les disciples d’Emmaüs.

J’étais souvent étonné de la liberté d’allures de ces chrétiens francs-comtois. Si les inconvertis, qui se piquaient du rationalisme alors à la mode, faisaient aux mômiers une opposition haineuse qui prenait la forme de toutes sortes de vexations, ceux-ci ne mettaient pas non plus la lumière sous le boisseau et ils étaient d’un zèle agressif. Souvent

F. COILLARD

vous les entendiez, en rencontrant une connaissance quelconque ou même un étranger, lui demander en lui serrant la main : « Et vous, êtes-vous converti? Comment ça va-t-il avec votre âme? » Comme les Juifs de Bérée, ils vérifiaient, par les Ecritures, renseignement de leurs pasteurs et ne craignaient pas de leur demander compte d’enseignements qui leur paraissaient suspects.

Au Magny, nous recevions de temps en temps la visite d’un homme d’un certain âge, berger de profession, qui vivait au loin, isolé dans le Jura. Toujours seul avec Dieu, et en présence de cette grande et sauvage nature, sa piété s’était colorée d’un reflet d’illumination qui en faisait, à nos yeux, quelque chose comme un prophète inspiré. Nous fécoutions avec vénération. Un jour, il se rendit chez un pasteur des environs, qu’il ne connaissait pas, mais que tous les mômiers estimaient, regrettant qu’un homme si aimable et si évangélique dans ses prédications, ne se déclarât pas plus franchement pour le parti orthodoxe. Le berger du Jura alla un jour le voir : « Monsieur le pasteur, dit-il, j’ai eu une vision qui vous concerne et un message de Dieu pour vous. » — « Parlez, » dit le pasteur étonné. — « J’ai eu une vision, la voici : un pasteur en robe et en rabat, une botte de foin sur les épaules, courait et se précipitait en enfer. Et ce pasteur c’était vous !» — « C’est vrai, dit le pasteur atteint dans sa conscience, c’est bien vrai, je m’occupe plus de botanique que de mon salut et du salut de mes ouailles. » Et dès lors, il devint un pasteur des plus vivants et des plus actifs. Jetant de côté, comme il disait, sa botte de foin qui le précipitait en enfer, c’étaient des âmes qu’il cherchait, des gerbes de bon grain qu’il brûlait du désir de déposer aux pieds de Jésus.

Un des beaux souvenirs de cette époque, c’est celui de ma première visite en Suisse, au Locle, et la réunion de la

Page 1