RÉUNION DE LA TOURNE
Tourne. Pour nous, en deçà du Jura, le Locle et les Ponts étaient un ardent foyer de vie, et mes amis de Glay et moi avions un grand désir de le visiter. La fameuse réunion annuelle de la Tourne nous en fournit l’occasion.
Les premiers jours de juillet, profitant de quelques jours d’absence de M. Jeanmaire, Coillard s’était rendu à Glay, « pensant y travailler comme au Magny. »
« Mais, écrit-il à M. Grandpierre, pendant la semaine que j’y ai passée, je n’ai fait que fort peu de chose. J’espérais me rendre au plus tôt au Magny pour y reprendre mon travail; mais je me suis trouvé dans une position telle que je n’ai pu faire autrement que d’accompagner mes amis de Glay à la réunion de la Tourne (canton de Neuchâtel, Suisse). »
« Je trouve que le séjour de Glay est fort agréable, écrit-il encore à M. Jeanmaire, mais bien peu favorable aux études. Ce n’est plus ma petite chambrette où tout est si calme... Cependant j’ai été bien aise d’avoir quelques jours de répit; seulement ces jours se multiplient trop, car au lieu d’une semaine presque entièrement perdue pour mes études missionnaires, en voilà deux... Puissé-je recommencer mes études avec tant de courage que le grec et le latin soient bientôt broyés. Puissé-je revenir au Magny plus vivant! »
Avec l’assentiment de M. et Mme Jaquet, nous nous mîmes en route. Nous étions quatre ou cinq jeunes gens sous la conduite de notre cher sous-maître, notre aîné, M. Nicolet. Nous partîmes maigrement pourvus, mais sans le moindre souci. A notre passage à Montécheroux, l’apostolique M. Paur nous reçut, nous hébergea, et nous assistâmes à une de ces réunions intimes que la présence du Seigneur rend mémorables. Montécheroux, littéralement situé
sur une des hauteurs du Lomont, était un centre de vie religieuse entretenue par les visites régulières des frères moraves. Bon nombre de chrétiens en étaient membres sans se détacher pour cela de l’église établie. M. Paur, le pasteur, un homme éminent par sa piété profonde, était cœur et âme dans le mouvement, et, en cherchant à s’elfacer par un sentiment d’une rare humilité, il fit de cette église de paysans industriels, une ville située sur une haute montagne qui ne peut point être cachée, un phare qui lançait au loin ses rayons. Je regardais cet homme avec une profonde vénération. A table, il lui arriva de demander de quelle manière nous pensions voyager. « Oh! dit notre chef, nous allons à pied, et chacun portera son propre fardeau ! » A cette citation des saintes Écritures, le visage grave mais bon du pasteur s’assombrit, et, avec un accent de sévérité et de douleur : « Mon ami, dit-il, à quel propos citez-vous la Parole de Dieu? Ne citez jamais les saintes Écritures à la légère! » La leçon fit sur moi une impression profonde, et je ne l’ai jamais oubliée. Souvent, à mon tour, j’ai été choqué de l’abus frivole que les chrétiens, même des pasteurs, font de la Parole de Dieu, quelquefois pour aiguiser un jeu d’esprit. Et quand j’en ai été témoin et qu’autour de moi on éloulTait de rire, j’avais le cœur navré, et, en plus d’une occasion, j’ai raconté l’incident ci-dessus et transmis, à qui de droit, la leçon du vénérable apôtre de Montécheroux.
L’excursion fut des plus agréables et j’en jouis au delà de toute expression. Moi, un enfant des plaines du Berry, de quel pas allègre je gravissais ces montagnes du Jura ! J’avais des yeux pour tout. Gomme j’admirais ces forêts de sapins si grandioses, si silencieuses, et ces sentiers en zigzag qui serpentent le long des côtes rapides ! Nous arrivâmes au sommet d’une de ces montagnes; d’un bond, semblait-il, nous aurions pu être sur la cime de celle qui