MONTECHEROUX LES PONTS-DE-MARTEL
faisait vis-à-vis. Mais une vallée profonde et obscure nous en séparait, au fond de laquelle serpentait le lit du Doubs; dans un recoin se trouvait une scierie qui ne pouvait voir qu’une bande étroite du ciel et recevoir qu’une courte visite des rayons du soleil. J’éprouvais une étrange sensation en descendant dans cet abîme et en traversant, en silence, dans une barque, les sombres ondes de la rivière. Celle-ci une fois passée, chaque zigzag qui nous rapprochait du soleil et de la lumière, du monde, de la vie et du ciel, soulageait le cœur et rassérénait le visage.
Nous arrivâmes enfin aux Ponts-de-Martel, un gros bourg où tous les habitants s’occupent, chez eux, d’horlogerie. Notre arrivée fit sensation, je ne sais pourquoi. Quelques jeunes gens de Montécheroux s’étaient joints à nous. On se disputa le privilège de nous recevoir. Mon ami Nicolet et moi, nous eûmes pour hôtes M. et Mme Robert-Sandoz dont les bontés me mirent vite à l’aise et me gagnèrent le cœur. Une réunion fut convoquée, dès le même soir, dans une vaste salle, où, si mes souvenirs sont exacts, pouvaient bien se trouver deux cents personnes. Après plusieurs prières et de ces chants qui enlèvent l’assemblée, M. Robert-Sandoz annonça que de jeunes frères de Glay et de Montécheroux étaient en passage, en route pour la Tourne, et que la parole leur était donnée.
L’ami Nicolet, notre aîné, qui avait déjà quelque expérience de l’évangélisation, s’en prévalut en notre nom, et tint cet auditoire sympathique suspendu à ses lèvres. Mais je fus abasourdi, quand il eut fini, de m’entendre interpeller par mon nom, et mis en demeure de parler à mon tour. Ne pouvant l’éviter, je le fis, et le Seigneur me soutint. Il ouvrit ainsi une de ces petites sources, qui, sans qrande prétention, s’en vont porter au loin la fraîcheur et la vie. Le fait que je me destinais aux missions, me gagna l’affection et
F. COILLARD
l’intérêt des chrétiens des Ponts. Quand je partis plus tard pour l’Afrique, ils m’envoyèrent une montre à laquelle chacun avait voulu contribuer et dont je me servis pendant vingt-cinq ans. Et, quand nous revînmes en Europe en 1880 et que nous visitâmes la Suisse, il fallut bien aller aux Ponts. Nombre d’amis nous avaient devancés dans la pairie éternelle; mais d’autres étaient là, surtout les chers Robert-Sandoz qui ne m’avaient jamais oublié, ni notre passage, ni notre réunion en i853.
Au jour fixé, nous nous mîmes en roule pour la Tourne, non plus seuls maintenant, mais avec les chrétiens des Ponts. Nous faisions boule de neige. Au Locle, ce centre morave, nous joignîmes d’autres troupes; tandis que d’autres nous devançaient, échelonnées sur le penchant des collines, d’autres nous suivaient et d’autres enfin arrivaient de droite et de gauche et convergeaient sur le même point. De tous ces groupes s’élevaient des chants joyeux, et, quand l’un d’eux entonnait quelque chœur connu et aimé, ce chant volait de groupe en groupe et nous revenait comme une série d’échos. Le lieu du rendez-vous était une ferme située sur le sommet d’une haute montagne, en forme de pain de sucre, d’où l’on domine tous les environs. Dès le commencement du réveil, les chrétiens de la Suisse française s’y donnaient rendez-vous une fois l’an. Ils y accouraient de Genève, du canton de Vaud et de partout. C’était un ralliement, une Alliance évangélique avant que cette institution fût fondée. Les réunions se tenaient dans une grange à double étage et sous les arbres du verger. J’y ai vu et entendu M. Pétavel, d’autres éminents serviteurs de Dieu et des missionnaires de la Société de Bâle. Mais ce qui m’impressionna surtout, ce fut moins ce qui s’y dit que ce lait si palpable, si éloquent, de l’union des enfants de Dieu. Pour moi, pour nous tous, c’était un avant-goût du ciel. Le