ARRIVÉE A BATIGNOLLES
deux fois par jour, une demi-heure chaque fois environ, et, le jeudi, de midi à 5 heures. Il est inutile de dire que nous sortons toujours ensemble et non accompagnés. Oue d’heureux moments n’avons-nous pas passés ensemble ! La société d’amis est toujours bien douce à un cœur qui, comme le mien, à peu près toujours triste, a besoin de consolation et ressent le besoin d’aimer. Mais je dois avouer que, bien souvent, regrettant ma petite chambre du Magny, j’ai été seul m’y confiner, mais seulement en rêve, hélas ! De plus, j’ai fait la triste expérience que si, entre ces quatre murs, souvent j’ai vu mon méchant cœur à découvert, je ne l’y ai pourtant point laissé, mais que ce fardeau, accablant par son mal, m’a suivi à Paris.
« Mercredi 2 novembre. — Triste vérité qu’expriment ces derniers mots, et chaque jour cette douloureuse expérience se renouvelle. Je suis bien à plaindre ! Ici, il n’est guère possible d’avoir un instant de solitude, c’est pour moi quelque chose d’assez triste. Je crois que vous m’avez gâté au Magny.
« Les deux dimanches que j’ai déjà passés ici ne sont plus ceux du Magny. On nous fait déjeuner à 1 1 heures et nous sommes libres jusqu’à 6 heures. Nous pouvons aller entendre qui nous voulons, excepté deux dimanches par mois que nous sommes obligés de consacrer au temple de Batignolles. Le premier dimanche que j’ai passé ici, j’ai été entendre M. Grandpierre à Pentemont. Tout le reste du jour, je n’ai fait que promener je ne sais où, mais le soir j’étais tellement fatigué que je me promis bien de n’aller à Paris que poussé par l’extrême nécessité. Dimanche dernier, j’ai été entendre à l’Oratoire M. Monod, qui faisait sa troisième et dernière prédication sur la tentation du Sauveur, et qui, cette fois, développait les armes dont il se servit pour vaincre : la Parole de Dieu. Je ne jugerai pas, car
depuis longtemps M. Guizot a dit, et bien d’autres après lui, que M. Monod est le plus grand orateur qui existe.
« Mes études ne sont plus celles du Magny ; elles m’absorbent beaucoup et vous pouvez juger par le peu de spiritualité de ces lignes que mon pauvre cœur est aussi sec « qu’une terre déserte, altérée et sans eau »... Je dois faire un apprentissage parisien qui ne s’accorde ni avec mon caractère ni avec celui d’un missionnaire. Mais que faire? Priez, redoublez de prières pour Goillard, et Celui qui m’a amené ici fera selon vos prières. Le danger que court le salut de mon âme m’effraie !
« Soit dit entre nous, je me trouve plutôt dans un collège ou dans une pension que dans une école préparatoire de théologie !
« Adieu donc et souvenez-vous devant Dieu de l’élève missionnaire en herbe
F. Goillard. »
Mais Coillard seul, dépaysé, souffre et il a de la peine à rompre l’entretien avec M. et Mme Jeanmaire. A peine sa lettre terminée, il reprend d’autres feuillet s qu’il couvre de messages à l’adresse des amis du Magny. Enfin il se résout à clore :
« Si ma lettre n’était point faite, j’attendrais huit jours pour l’envoyer, car je pourrais vous donner des nouvelles des examens. Mon cœur est rempli de crainte, mais je regarde au Seigneur.
« Je dois vous quitter, quoiqu’il me soit doux de m’entretenir avec vous. Vous savez qu’à la mode de Paris les audiences sont courtes, mais j’ai agi à la berrichonne, excusez. »