‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 57 sur 138 · A L’ÉCOLE PRÉPARATOIRE DE THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

A L’ÉCOLE PRÉPARATOIRE DE THÉOLOGIE

PARIS l854

Louis Boissonnas. — La vie à l’école. — Le journal intime. — L’Union chrétienne. — Cultes divers. — James Hocart. — Dissensions religieuses. — Premiers essais poétiques. — Une règle de vie. — Vie à Paris. — Vacances à Asnières. — Aux portes du tombeau. — Retour à Paris. — La conscription. — Départ pour Strasbourg. — Sauvé des mains des gendarmes ! — Bon ou pas bon pour le service !

L’École préparatoire de théologie avait été fondée à Lille, en 1846, par la Société chrétienne du Nord ; dès 1847, elle fut transférée à Paris et cédée à la Société centrale protestante d’évangélisation. En 1862, la direction en fut confiée à un Genevois qui avait acquis la nationalité française, Louis Boissonnas, pasteur à Hargicourt. Le 12 octobre 1802, l’école s’ouvrit dans une maison louée rue Truffaut, 25, à Batignolles, alors une commune distincte de Paris, avec neuf élèves auxquels vinrent s’en adjoindre trois autres. A la rentrée de l’année suivante, ils étaient quatorze ; le quatorzième était François Coillard.

« M. Boissonnas était un homme de foi1. Il appartenait à la vieille orthodoxie traditionnelle et il avait peur de toutes les nouveautés théologiques, dit un de ses anciens élèves. Mais ce n’était pas par ses idées, par sa théologie qu’il avait de l’influence sur nous, c’était plutôt par sa piété qu’on sentait très réelle et très vivante. Il avait plus que de l'influence, il avait de l’autorité, ce qui pa-

1. Souvenir du Jubilé de l’Ecole préparatoire de théologie, 3-4 juin 1902: Allocution de M. le pasteur Auguste Decoppet.

F. COILLARD

raissait surprenant, vu son extrême douceur. Ce contraste élail peut-être le trait le plus saillant de son caractère. Sous cetle douceur, il y avait une des plus indomptables énergies que j’aie connues ; sous ce velours, il y avait une barre de fer ; sous ce sourire toujours aimable, une volonté inflexible et une persévérance inlassable. Jamais il ne se fâchait, jamais il ne s’emportait, jamais il ne perdait la calme possession de lui-même, ce qui le rendait très fort.

« A Batignolles, il fallait être levé à 5 heures du matin, en hiver comme en été, et être à 5 heures et demie en classe et à l’œuvre. Chaque élève à son tour faisait la .prière. Tous ceux qui n’arrivaient pas à 5 heures et demie juste étaient marqués sur un carnet, et, chaque samedi, réprimandés par M. Boissonnas avec une douceur angélique et une fermeté redoutable. Comme on se levait de fort bonne heure, on devait se coucher de bonne heure aussi. A io heures tout le monde devait être au lit.

« L’Ecole préparatoire a représenté le travail consciencieux, la discipline affectueuse, la règle — je n’ai pas dit la réglementation - — et tout cela accepté dans un esprit de piété, avec entrain et avec joie, pour Dieu et pour la France. »

Parlant de l’École, en 1 855 % M. Boissonnas a dit comment il comprenait sa tâche :

« Nous tenons à ce que notre maison ne ressemble en rien à ces funestes fabriques de bacheliers qui ne se préoccupent que de l’examen et négligent le véritable développement intellectuel. Nous voulons des études sérieuses, solides, qui éclairent l’esprit, fortifient l’intelligence, élèvent le cœur et donnent à nos élèves cette culture de l’esprit si nécessaire pour conserver à notre clergé protestant sa supériorité et exercer sur les hommes une légitime influence.

« Mais, s’il est important de cultiver l’esprit des élèves, il l’est bien plus encore d’éclairer leur foi et de fortifier leur piété. Aussi les études ne nous font-elles jamais perdre de vue que nous avons à former de futurs serviteurs de Dieu. Nous cherchons à les pénétrer de cette pensée, qu’ils doivent considérer les années qu’ils passent dans la maison comme un temps de préparation spiri-

i École préparatoire de théologie de Paris, rapport de 1 886, p. 21-22.

LOUIS BOISSONNAS

LOUIS BOISSONNAS

luelle pour le saint ministère, qu’ils doivent, soutenus par la grâce de Dieu, former chaque jour leur âme à ce renoncement, à cet esprit de prière et de sacrifice, à ce sérieux de la vie, qui sont les caractères de la vocation et valent mieux pour le pastorat que tous les talents du monde.

« Nous travaillons à développer chez eux, non un esprit dogmatique, une orthodoxie sèche et aride, mais une vie chrétienne propre et individuelle, une expérience intime des grandes vérités de l’Evangile : Christ vivant dans le cœur, éclairant le cœur, fortifiant le cœur dans toutes les circonstances de la vie.

« Quant à notre régime intérieur, nous sommes une grande famille. Ce n’est pas la discipline de la loi qui règne au milieu de nous, mais celle de l’amour. Il n’y a aucune ressemblance entre notre maison et les collèges ou les pensions ordinaires. »

L’école en était à ses débuts. Nous étions une douzaine de jeunes gens venus de différents points de la France, et dont quelques-uns étaient déjà près de la trentaine. M. le pasteur Boissonnas et sa femme s’étaient donnés à cette œuvre. Dès le commencement, ils imprimèrent à l’école une marche vigoureuse, un amour du travail bien propre à racheter le temps et à former des hommes solides. Et ils ont réussi, car c’est là qu’ont passé quelques-uns des pasteurs les plus en vue de l’église réformée de France : les Bonnefon, Banzet, Decoppet et autres. Je crois pourtant qu’il est regrettable qu’on y ait introduit, avec la discipline des grandes écoles publiques, un peu de leur esprit, et qu’on ait encouragé les élèves à s’absorber dans leurs études, à l’exclusion presque complète de toute pratique : nous le sentions, nous, et nous le déplorions. Gela dit, cette école a acquis des droits sacrés à l’affection et à la sollicitude des églises. A une exception près, une seule, nous étions tous des jeunes gens convertis, sérieux, désireux de servir le Seigneur fidèlement et de mettre à son service tous les talents qu’il nous avait Lui-même confiés.

F. COILLARD

En réalité, CoiUard avait été très dépaysé en arrivant à l’école de Batignolles. Cette impression persista et se transforma en une obsession presque maladive de son état de péché; il est hanté par ses fautes, il exagère ses défauts, il a la conscience en chair vive.

A Asnières, il avait été l’enfant gâté de sa mère et cela se sent encore bien des années après qu’il a quitté celle-ci ; à Glay, au Magny, il avait vécu dans un petit cercle très restreint, dans un milieu très pieux et très austère ; son caractère (il avait dix-neuf ans passés) s’était formé dans ce moule un peu étroit et devait mal s’accommoder de la vie dans une grande ville.

« Je me transporte souvent par la pensée, écrit-il le 26 janvier i854 à ses amis du Magny, dans le jardin de notre cher pasteur, seul sous ce pommier témoin de bien des scènes. C’est là que j’étais heureux et ce n’est pas sans un bonheur mêlé de regrets que j’y pense. Jamais, peut-être, je n’éprouverai les mêmes jouissances.

« A Paris, on ne jouit pas des privilèges dont le Seigneur vous comble dans vos humbles et tranquilles villages. Ici, chaque chrétien forme une république séparée. Le christianisme le plus vivant est toujours retenu par les dentelles et les soies qui le recouvrent et, même entre les amis les plus intimes, il existe je ne sais quelle forme de crainte d’être banal, qui les empêche de s’ouvrir, de « se confesser les uns les autres » selon le langage des saintes Ecritures. C’est la mode de Paris, on s’y habitue. »

La transition était trop brusque du « petit cabinet » solitaire du Magny à la maison de la rue Truffant, des leçons de M. Jeanmaire « au tourbillon des études », de la vie de famille au cercle turbulent des élèves. Ceux-ci, plus habitués à la vie des villes, plus frottés avec le monde, envisageaient la vie du chrétien sous un aspect moins grave et ne comprenaient peut-être pas l’extrême sévérité dont Coillard usait à l’égard de lui-même.

Coillard était arrivé à l’École préparatoire plusieurs semaines

la vie a l’école

trop tard ; déjà les élèves s’étaient retrouvés ou avaient fait connaissance, des amitiés s’étaient ébauchées. Coillard dut donc, à son entrée, se sentir isolé et qui sait même si quelque farce d’internat ne fit pas payer au « nouveau » son arrivée tardive?

En tout cas, les élèves plaisantaient et Coillard, dans cette période de sa vie, n’aimait pas et ne comprenait guère ces plaisanteries. Il fit, dès l’abord, preuve d’un sérieux qui devait sentir sa province ; les taquineries révélèrent ou développèrent en lui une certaine susceptibilité et il se reproche d’avoir trop souvent cédé à la colère. Coillard devait aussi souffrir de circonstances plus extérieures, de son extrême pauvreté d’abord : « O11 a beau dire le contraire, s’écrie-t-il, le pauvre sera toujours pauvre, tandis que l’argent élève le riche aux honneurs et même aux vertus. » Il aurait voulu qu’on ignorât sa pauvreté ; des élèves maladroits s’en entretinrent et il l’entendit.

Puis il n’avait pas fait des études aussi fortes et bien réglées que la plupart des autres élèves de Batignolles; enfin ses manières, son langage, tout son être devait un peu trahir le paysan ; ses compagnons sourirent et quelques épithètes malsonnantes : « ignorant, grossier campagnard » vinrent frapper l’oreille du jeune Berrichon. Sa fierté naturelle eu fut profondément blessée. Enfin il fit, en amitié, de décevantes expériences, et il résolut de renoncer à toute intimité profonde avec ses camarades. Luttes intérieures, aspirations inassouvies, tel était l’état d’âme de Coillard.

Même à l’égard de M. Boissonnas, Coillard observa, au moins durant les premiers mois, une réserve qui était presque de la défensive. M. Boissonnas, très attaché à l’église réformée, n’était pas de la même école que les Ami Bost, les Jaquet, les Jeanmaire, les Berger, les Hocart, qui tous, luthériens ou libres, se rattachaient au Réveil, pour lesquels Coillard éprouvait une affection profonde et reconnaissante et avec lesquels il était en parfaite communion d’idées.

Coillard se prend à regretter Bâle ; il voudrait être placé dans une maison missionnaire où l’on ne prépare que des missionnaires et non des bacheliers : « Je voudrais, écrit-il le 4 mars 1 854 dans son journal, que mes études n’eussent ni le même but, ni la même marche, ni le même caractère. » Et plus lard, le i5 mai : « Pour

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moi, je veux, coûte que coûte, aimer M. Boissonnas, non comme directeur mais comme père. Je désire qu’à son tour il m’aime comme les autres. » Enfin le jour de Pentecôte : « Le Seigneur m’a éclairé, écrit-il. J’aime M. Boissonnas et j’ai dit, quoique à regret, adieu à Bàle. »

S’il y avait souvent malaise moral chez Coillard, il y avait aussi malaise physique, celui-ci aggravant celui-là ; sa santé avait souffert de ce trop brusque passage de la vie de la campagne à la vie de Paris : à plusieurs reprises, dans son journal, il dit qu’il est malade de corps et d’esprit, fatigué de corps et d’âme ; plus son séjour à Paris se prolonge, plus les fatigues et les malaises deviennent fréquents ; la mort lui sourit, souvent il la désire.

Les personnes, et Coi 1 lard semble être du nombre, chez lesquelles une grande réserve est alliée à un peu de susceptibilité, sont portées à donner une interprétation fausse et à attribuer une importance exagérée à tel acte ou à telle parole de ceux auxquels elles ont volontairement fermé la porte de leur for intérieur. Ainsi naissent des malentendus dont elles souffrent profondément, car elles sont seules à porter cette souffrance, comme elles en sont seules responsables. Cette souffrance les pousse à désirer ardemment, avec des personnes autres que celles qu’elles sont appelées à rencontrer habituellement, une expansion pour laquelle elles se croient faites, mais qui est, au fond, trop contraire à leur nature pour- pouvoir être réalisable, si ce n’est en de très courts instants.

Coillard, pour satisfaire ce besoin d’épanchement, commença, le ier janvier 1 854 5 un journal intime1. Sur le dernier feuillet du premier cahier, une croix est tracée à la plume avec ce mot : « AMOUR », à l’intérieur de la couverture une croix avec : « Dieu est amour. » En tête du second cahier, le même motif est répété.

3 février i854 • — Ce journal est le seul ami que j’aie à Paris auquel je puisse ouvrir mon cœur. La crainte qu’il ne

i. Désormais nous citerons souvent le journal intime de Coillard; les passa jes que nous en extrairons se distingueront de ceux de l’autobiographie parce qu’ils seront précédés d’une date. Mais, pour plus de clarté, nous ferons précéder du mot ( Autobiographie ) tous les passages empruntés à ce document. (Ed. F.)

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