‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 63 sur 138 · VIE A PARIS · texte numérisé non relu

VIE A PARIS

temps de digérer », je pourrais dire avec vérité de Paris : J’y meurs de faim. Nous sommes libres tous les dimanches d’aller entendre qui nous voulons. Dimanche dernier c’était M. Grandpierre qui prêchait à l’Oratoire. Le dimanche précédent, c’était M. Monod; son texte était Luc xiii, 3-5; le texte annonce le discours. On ne peut imaginer prédication plus forte. M. Monod s’était transporté au lendemain du jugement et il parlait avec tant de véhémence et si directement cà la conscience, qu’il était impossible que le diable eût pu se trouver heureux s’il eût été auditeur. Ce discours a arraché aux dames sensibles bien des larmes; Dieu veuille qu’elles aient été sincères et durables! Il faut bien que ce ne soit pas l’homme qui convertisse ; sans cela, de tous les auditeurs qui se pressaient à l’Oratoire, ce discours n’en aurait congédié aucun entier. »

Jeudi 2 février i85f — Hier soir, j’ai été avec quelques amis à l’Union chrétienne de jeunes gens, rue de l’Ancienne- Comédie, i/j. J’y ai été bien heureux. Il faut que je rapporte ici quelques impressions que j’y ai éprouvées. On a discuté cette question d’intérêt : faut-il imposer une légère taxe aux membres, ou bien faut-il que chacun donne volontairement? J’ai volé pour qu’on donne volontairement et voici mes raisons : imposer une souscription, c’est imposer une dette; or, si je veux donner à l’Union, je veux faire un sacrifice au Seigneur et non pas payer une dette à une société. Enfin, la majorité a voté pour ce principe. Mais je me trouvais, par cela même, avec tous mes amis, dans un pénible embarras. En terminant le président dit : « Eh bien, (pie tous ceux qui ont voté pour les dons volontaires montrent par les effets que ce principe vaut mieux que l’autre! » Je ne possède que 6 francs de dettes, pas un sou dans ma poche. Je me fie sur mes amis, pensant qu’ils ont quelque argent sur eux. Après la réunion, chacun demande à son

F. COILLARD

voisin quelques sous au moins ; presque tous n’ont rien apporté. Enfin, par bonheur, Bonnefon me procure une grosse pièce de io centimes, mais le tout était de la mettre dans le tronc; tous ces amis nous entouraient. Enfin, profilant du moment où personne ne regardait, je glisse furtivement ma pièce, mais je croyais vraiment qu’elle défoncerait le tronc. J’aurais attiré les regards de tous les jeunes gens, s’ils n’avaient été retenus par une modestie chrétienne. Je me retirai donc, furtivement encore, ne sachant quelle mine faire.

Vendredi 3 février. — - Oui, je désire réformer ma conduite, ma vie. Voici les seuls moyens que je désire et veux mettre à exécution : la solitude et la prière. Mais comment puis-je parler de solitude, quand, la plupart du temps, si je la puis goûter, j’oublie mon Dieu et je sens le diable fondre sur moi comme un vautour sur sa proie? Comment osai-je encore parler de la prière ? C’est une épée depuis si longtemps rouillée dans le fourreau. Il faudrait que six chevaux spirituels y fussent attelés, comme on en attelle six à notre pompe d’Asnières.

La prière! c’est un de ces mots dont j’ai le trop malheureux talent d’abuser. Plus je m’examine, plus je trouve que mon christianisme est comme les habits royaux qui recouvrent les baladins de théâtre qui, sous des costumes magnifiques, ne sont que des mendiants, la balayure du monde.

Je m’aperçois que je dis assez, mais que je ne fais rien. Depuis que je suis à Paris, mon christianisme est bien sombre et souvent équivoque. Ici, me dis-je souvent, on veut civiliser le christianisme, on veut en racler la trop dure écorce qui le montre trop opposé au raffinement de la politesse de ce monde. Mais, en le grattant toujours ainsi, ne risque-t-on pas d’en enlever non seulement l’écorce, mais de le tout détruire?

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