VIE A PARIS
En venant à Paris, j’étais heureux de mon grossier christianisme; mais il était si diamétralement opposé aux mœurs parisiennes que je suis devenu le jouet de mes semblables. Trop heureux si je ne sacrifie point ma vie à cette réforme de politesse. Quoi ! le christianisme, la vie de Jésus ne seraitelle pas toujours la même, en tous temps et en tous lieux? Devrait-elle subir les changements que la cupidité du cœur humain apporte dans la manière de couper ou d’arranger une étoffe qui doit couvrir, pour deux secondes, cette motte de terre? — « Ne parlez point d’expériences, dit l’un, si vous ne voulez offenser les oreilles bien nées ni passer pour banal! » — « Si vous êtes tel que vous le dites, dit un autre, j’ai une bien triste opinion de vous. » — « Ne soyez pas si scrupuleux, dit un troisième, vous êtes ridicule et passez pour un être superstitieux. Quel mal peut-il y avoir à acheter un tel livre; et, le dimanche, de rire, de se laisser aller jusqu’à un certain point à la légèreté? » — « C’est ridicule, dit un quatrième, de vouloir toujours avoir Dieu devant soi ; on ne peut pas toujours être en prière » etc., etc. Je n’aurais pas fini de quinze jours, si je voulais continuer d’énumérer de quelle manière on écorche le christianisme. Et, le croirai-je moi-même, ceux qui l’écorchent, ainsi ne sont pas des mondains, des impies, mais des... chrétiens!! Grand Dieu! O cher Sauveur, toi lu as dit que la porte et le chemin qui conduisent à la vie sont étroits, et tes enfants travaillent tellement à l’agrandir que bientôt cette porte sera aussi large que celle qui conduit en enfer! « Pourquoi jérémiez-vous toujours ? » dit-on. Ah ! plût à Dieu que je jérémie comme Jérémie. « Ce jeune homme me plaît, il prie à merveille ; mais il a un défaut, c’est de jéréinier et de’tobjours jérémier », disait-on en revenant avant-hier de l’Union. Que vous êtes heureux, vous, chers frères, qui, chaque fois que vous vous présentez devant notre grand Dieu, n’avez aucune
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misère à déplorer! Pour moi, mon cœur, particulièrement méchant, me fait toujours ramper dans la poussière, chaque fois que je me présente devant Dieu... Voilà donc la vie de Paris, et il faudrait l’adopter? Je sens que j’ai déjà trop fait de concessions depuis que je suis ici et, pour certaines choses, ma conscience me laisse faire en paix. O mon Dieu ! mon Dieu! ne me retire point ton Esprit. Prends-moi plutôt à toi dès l’heure môme, si je devais avoir le malheur de faire naufrage quant à la foi! O Seigneur, termine plutôt dès maintenant mes combats pour ta gloire, si jamais je devais tomber entre les griffes de Satan pour l’aider à la diffamer!
Homme de prière! Voilà mon ambition! Lorsque Dieu m’aura accordé l’immense don d’un esprit de prière, je saurai toujours avoir Dieu devant les yeux comme David, je saurai employer chaque minute de mon temps pour sa gloire, je saurai enfin me conduire mieux que je ne le fais. Je serai plus doux, plus amical dans mes rapports avec mes semblables, je saurai réformer mon affreux caractère, je saurai... car je saurai prier.
Hier jeudi, je me rendis au Jardin des Plantes. Quand je rentrai, M. Boissonnas m’appela dans son cabinet. Je ne sais vraiment dans quel but, peut-être pour me reprendre sur quelques particularités de ma conduite. Il me parla avec beaucoup d’affection, me demanda si je n’étais plus découragé, etc., m’invita beaucoup à étudier la Parole de Dieu, non seulement pour mon édification mais aussi pour en acquérir une vaste connaissance : « C’est votre code, me dit-il, et, comme probablement vous n’irez point dans une faculté, il faut cependant que vous soyez en état d’enseigner. » J’ai goûté ses bons conseils et désire vivement les suivre.
Quand je pense que, dans trois ans, je pourrais être prêt, mon cœur bondit de joie ; mais aussitôt je me sens humilié sous le faix de mon moi.
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Hier, en me promenant au Jardin des Plantes, je m’arrêtais devant les ours blancs, devant les reptiles et je me disais : « Si une fois tu allais rencontrer un semblable animal, quelle mine ferais-tu ? »
Lundi 6 février, 10 heures soir. [Très mal écrit, probablement sans chandelle.] — Mon Dieu, je dois encore élever mon âme vers toi pour te bénir. Oh ! je suis heureux, tu me combles de biens ; daigne me préparer à aller au plus tôt annoncer ton saint Evangile à mes pauvres frères les sauvages. O mon Dieu, je suis à toi, je t’appartiens, fais donc de moi ce qu’il te semblera bon !
Mardi 7 février, 6 heures matin. — « Soyez parés au dedans d’humilité. » (1 Pierre v, 5.) Seigneur, c’est la prière que je t’adresse souvent, mais pas encore assez souvent, et, même quand je le fais, je me présente devant toi avec un tel orgueil ! Mon Dieu, je suis perdu d’orgueil et, en regardant à moi, impossible de me guérir de celte lèpre; au contraire, plus je m’observe, plus l’orgueil me maîtrise ; mais, en regardant à toi, Seigneur, j’espère, je crois!
J’ai été, le soir, avec le frère B., à la réunion mensuelle des Missions. En cheminant, nous nous entretînmes beaucoup des dangers qui attendaient les missionnaires, soit en Afrique, soit en Amérique. Je ne sais pourquoi, mais c’est un sentiment que je ne puis réprimer : mon désir me porte tantôt en Amérique, tantôt dans la Nouvelle-Zélande, dans tout pays en un mot où aucun missionnaire n’a été et où aucun ne désire aller. De même, quand je pense à ce pays de l’ouest de l’Afrique où le climat ne laisse vivre les Européens que quelques années au plus, je m’y sens transporté malgré moi; mon cœur brûlant m’y fait travailler en fiction et mourir ainsi pour la gloire de mon bien-aimé Sauveur. D'où vient que je ne désire point aller en Afrique, mais partout ailleurs? C’est une question, que jusqu’à présent, je n’ai
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pu résoudre. Je me demande si l’orgueil n’y entre pas pour beaucoup ; en tout cas, ce n’est point le désir de me faire un nom. Non, non, arrière, arrière de moi cette pensée diabolique ! Lorsque je m’interroge moi-même, mon cœur me dit que je désirerais plutôt, bien plutôt, travailler à l’ombre, sous les yeux seuls de mon Maître et sous sa divine protection, et non sous les regards et la protection d’une société et d’une multitude de frères chrétiens. Mais ici peut-être se trouve le foyer de l’orgueil !
Vendredi io février. — J’ai passé une excellente semaine. Je suis toujours brûlant de servir mon Dieu, mon Sauveur. Oue de fois ne me suis-je pas écrié : Oh ! quand viendra le moment du départ pour la mission? Mais je ne suis point encore prêt.
Je me suis aussi beaucoup occupé de ma conscription ; une seule année m’en sépare, et qui m’exemptera? Dieu, le Seigneur lui-même, si véritablement 11 m’a choisi pour être ouvrier dans la mission. Je ne désire pas que le Comité me rachète et si je devais l’être, je sacrifierais le peu de bien que j’ai encore ici-bas et alors je serais plus libre.
Mardi 1 4 février. — Dimanche dernier, en me rendant au bois de Boulogne, j’ai eu le plaisir de voir l’empereur et l’impératrice. Tout cela n’est que la boue de mes souliers.
Mercredi i5 février. — Jamais je n’ai senti des désirs plus ardents d’aller porter l’Evangile aux pauvres païens. Toutefois je crains bien de m’abuser : chaque fois que je pense aux souffrances matérielles qui m’attendent, je ne puis réprimer un sentiment de crainte. Si je me vois entouré de serpents, en face d’un crocodile, poursuivi par un lion, une hyène, une panthère ou toute autre bête féroce, je sens le bout de ma force. Mon sang se glace dans mes veines, et je me dis : Si déjà, à l’abri de tous ces dangers, la seule
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pensée l’épouvante ainsi, que sera-ce plus tard?... Oui, en regardant à moi seulement, il m’est de toute impossibilité d’être missionnaire. Mais en regardant à Celui qui m’a appelé, je sens mon courage, mon désir renaître et je m’écrie avec Paul : « Je puis tout par Christ qui me fortifie ! »
Jeudi 16 février. — Nous avons été à la vente des Missions où j’ai acheté un beau Nouveau Testament doré sur tranche. Mon seul chagrin est de ne l’avoir pas payé assez cher, je n’ai donné que i fr., j’aurais dû au moins donner i fr. 5o. J’ai été bien heureux, j’y ai vu Mme André, Mme Boissonnas, M. et MUe Bost qui vendaient. Mm0 Grandpierre aussi. Enfin j’ai été plus que satisfait.
1 8 février (fragment d’une lettré). — « J’ai eu la joie de voir la vente des Missions. C’est beau, ces grandes dames de Paris, faire les marchandes et s’acheter les unes aux autres leurs marchandises. U y a vraiment de la vie dans l’église de Paris, plus que je 11e le croyais d’abord! On fait beaucoup pour les pauvres, les enfants, etc... »
Mardi 21 février. — J’ai été hier soir avec mes amis à la réunion de l’Alliance évangélique, à la Rédemption. La lecture d’une lettre de frères dissidents de Norvège m’a intéressé. Ces frères persécutés par les pasteurs nationaux, traduits devant les tribunaux, injuriés, excommuniés, etc., ont dû se séparer. Pour le baptême, par exemple, ils baptisent par immersion, « étant ensevelis avec Christ en sa mort par le baptême. » C’est l’Evangile pris à la lettre. Si je ne comprenais pas le baptême comme une Jigure qui signifie que, comme l’eau qu’on répand sur mon corps lave les souillures de mon corps, de même aussi le sang de Jésus, inondant mon cœur, le nettoie de ses péchés, si, dis-je, je ne croyais pas que le baptême n’est qu’une simple figure, j’attacherais quelque importance au baptême par immersion, car Jésus se plongea évidemment dans l’eau, puisque,
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quand il fut sorti de l’eau, l’Esprit de Dieu descendit sur lui. Il faut dire aussi que ce baptême était plus praticable en Terre sainte que chez nous, le climat étant plus chaud. Cependant je ne crois pas que ces frères soient dans l’erreur à cet égard. Pour la sainte Cène je suis d’accord avec eux. De même que Jésus rompit le pain avec Judas, il peut bien arriver la même chose, sans que notre communion soit troublée ; seulement je ne devrais pas entretenir des rapports intimes avec les impies.
Maintenant, pour la dissidence, c’est une question. Je sais qu’à la place de ces frères, je me serais séparé sans balancer de l’église nationale, puisqu’ils y étaient persécutés, et cela par les pasteurs eux-mêmes. Du reste, j’éprouve une grande sympathie pour tous les frères dissidents; je les aime et les crois dans le vrai, non pas que je me détache de l’église nationale ou que je la méprise, non, je ne crois jamais sortir de son sein. Qu’il serait beau que l’Eglise d’aujourd’hui marchât sur les traces de l’Eglise primitive, indépendante et sans formes!
Mardi 28 février. — Vraiment j’éprouve ce que jamais encore je n’ai éprouvé. Je me sens peu à peu entraîné vers la mondanité que je hais cependant. C’est aujourd’hui le Mardi gras et, depuis dimanche, j’ai éprouvé certains désirs de voir le bœuf gras. C’est là évidemment un pas en arrière. Mais, d’un autre côté, il me vient bien souvent dans la journée de ces désirs missionnaires que je devrais transcrire à l’heure même sur mon cahier. Si je veux jouir de ce bonheur pur que je connais, je 11’ai qu’à porter mes pensées sur le nord de l’Amérique ou bien encore sur celte Patagonie1 et celle Nouvelle-Zélande ! Oh que je désirerais,
1 . On était, en ce moment, sous l’impression de la mort, en Patagonie, de Gardiner et de ses compagnons ( 1 85 1 ). Une expédition destinée à leur porter des vivres ne trouva que leurs cadavres (i852). (Ed. F.)