On était au début de la guerre de Crimée. (Ed. F
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embrasser le ministère sans se dévouer à la mort. A cet effet, il cite l’exemple de Rabaut.
O mon Dieu, je n’ai point encore ce degré de foi et de dévouement ! Mais cependant, en me donnant à toi comme missionnaire, oh! je veux me donner à toi tout entier, oui tout entier. Je suis donc à toi, ô mon bon Sauveur, je suis à toi, fais donc de moi ce qu’il te semblera bon. Ou’il m’est doux de pouvoir t’offrir mon corps et ma vie ! prends-moi à toi, c’est-à-dire prends possession, une entière possession de mon cœur !
Lundi 8 mai. — J’éprouve un brûlant désir de travailler dans la vigne du Seigneur, en visitant les pauvres et les malades par exemple. La vue de quelques pauvres chiffonniers, qui passent chaque jour dans notre rue, me brise le cœur.
Mardi g mai. — Une petite aumône que j’ai faite à un pauvre musicien m’a rempli de joie et de bonheur. Pauvre homme, avec quel contentement il me regardait ! Si seulement j’avais pu lui dire quelques mots! Mon désir de faire des visites aux pauvres et aux malades devient toujours plus vif. J’en ai parlé à M. Boissonnas. J’irai an plus tôt voir M. V ernes et j’ai tout lieu de croire que Dieu m’ouvrira bientôt cette petite porte dans sa vigne. Qu’Il le veuille !
Lundi 22 mai. — Je n’ai point étudié jusqu’à présent comme j’aurais dû.
Mercredi y juin i85j. — Il fait bien froid depuis hier. Je crains beaucoup pour les vignes et les blés. Mes pauvres parents! Dieu leur vienne en aide.
U heures soir. — Je suis dans un grand embarras pécuniaire, sans le sou, avec des dettes. Que faire? Je ne puis cependant pas m’adresser à mes pauvres parents !
Ma version d’épreuve est difficile. Je ne serai jamais
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qu’un pauvre ignorant, et peut-être absolument incapable de travailler au service de Dieu. Ce désir même semble n’être pour moi qu’ambition et qu’orgueil, tant je suis faible et pourri.
Dimanche 1 1 juin. — Je sens toute mon incapacité pour travailler dans la vigne de Dieu. Mon école du dimanche me donne beaucoup de souci ; je ne sais que dire à mes enfants et je serais presque porté à donner ma démission. Cependant je retire moi-même un grand bien de l’école, car elle me fait prier, et c’est beaucoup. Si je recule devant cette modeste tâche, que sera-ce quand je serai en mission? O mon Dieu, combien j’ai besoin que tu agisses en puissance dans mon cœur. Dieu, mon Dieu, viens à mon aide!
g heures soir. — Mélancolique et un peu souffrant, je me sentirais trop heureux près du Seigneur ! « Pour moi vivre c’est Christ et mourir m’est un gain! » Seigneur, prends-moi bientôt à toi !
Lundi 12 juin. — J’ai passé hier un dimanche comme jamais. Certainement Dieu est bon et fidèle à ses promesses. Mon école a été vivement intéressante; j’étais, malgré mes craintes antérieures, tout feu, tout hardiesse et tout amour pour le bien de mes chers enfants. J’ai entendu prêcher M. Coquerel père : discours éloquent, qui m’a beaucoup plu et que je me propose de reproduire. De la chapelle, je me rendis aux Champs-Elysées où j’entendis pour la première fois les chanteurs et d’où je revins le cœur navré de douleur de ce spectacle. Ali! ces pauvres âmes, si elles connaissaient Dieu !
Jeudi i5 juin. — J’ai pu enfin voir ce bien cher M. Hocart. Quels doux et précieux moments j’ai passés dans son petit cabinet! La prière a fait le sujet de notre entretien. Quels bons conseils il m’a donnés! « Dès le matin, m’a-t-il dit, consacrez à Dieu votre travail, et, dans la journée, pous*
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sez souvent des soupirs vers lui; c’est l’explication de ce passage : Priez sans cesse. Le soir, recueillez-vous devant Dieu. »
Samedi ij juin. — L’appel que le Comité des Missions a adressé pour de nouveaux missionnaires et que j’ai lu hier, a fortement retenti dans mon cœur. Dans trois ans, dit le Comité, nos huit élèves, malgré leur jeunesse, pourront peutêtre recevoir l’imposition des mains. Nouvelle douce et affligeante! Dans trois ans! dans trois ans! Je ne puis croire qu’on ait pensé à moi. Dans trois ans, je pourrai, peut-être, être bachelier ; mais 11e faut-il pas quelque chose d’autre qu’un baccalauréat, ou plutôt est-ce nécessaire ou utile d’en avoir un, pour aller au milieu de ces pauvres sauvages? Je suis tellement ignorant en toutes choses et sur la Parole de Dieu surtout! J’en rougis! Mais... le Seigneur y pourvoira. Il est vrai que d’ici là j’ai à franchir un obstacle qui n’est pas rien : ma conscription. Mais, pour cela encore, « il y sera pourvu sur la montagne de l’Eternel. » J’ai le cœur plus sauvage que turc ; mais, si mon divin Maître trouve bon de m’envoyer chez ces disciples de Mahomet, il me fera aussi, je le sais, turc-mahométan.
Mardi 20 juin. — J’ai lu les Mémoires de Bost, une bonne partie de la soirée. J’éprouve de vifs regrets, ces jours-ci, de ne point connaître mieux la Parole de Dieu; je la lis si rarement, et encore avec quel esprit! Je désirerais la lire bien pour y puiser mes convictions et me former une confession de foi qui soit véritablement mienne et fondée tout entière sur la Bible. Je désirerais aussi, comme Bost, avoir la prière de toutes les heures. D’ailleurs je désire, comme il le dit, mettre à ma vie un corset; j’espère que si je ne puis auparavant le faire, j’emploierai mes vacances à étudier la Parole et à m’édifier sur les vérités évangéliques.
Mercredi 2j juin. — Ce n’est pas tous les jours que je
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suis heureux, aussi je ne veux pas m’aller coucher sans dire que je suis heureux.
Samedi i°r juillet 1 85//. — Les enfants de l’école du dimanche sont presque aussi avancés que moi et il y en a d’autres qui le sont bien plus. Et c’est moi qui suis cet élève missionnaire qui, dans deux ou trois ans, espère... oui, qui espère aller publier cette bonne nouvelle, dont je suis si peu instruit moi-même, à de pauvres sauvages, à depauvres Patagons peut-être ! Enfin le Seigneur y pourvoira et sa force s’accomplira dans ma faiblesse.
Jeudi dernier, j’ai été faire des visites à deux de mes élèves. Ce n’est qu’avec timidité que je me suis introduit dans ces deux maisons; c’était pour moi un grand sacrifice. Je ne suis point homme de salon, grâce à Dieu ; mais je désirerais bien pourtant être un peu plus dégourdi.
Lundi 3 juillet. — Heureux, débordant plus que jamais de bonheur, je ne puis exprimer ce qui se passe dans mon âme. Je brûle de servir mon divin Maître, d’annoncer, de publier son salut, et je porte avec bonheur mes regards et mes espérances vers mon pays, vers ma chère famille; je regrette presque d’être né à Asnières et d’être si jeune, car « un prophète n’est jamais honoré dans son pays », et pourtant je voudrais dire â tous ces pauvres gens d’Asnières qu’ils ont un Sauveur qu’ils ne connaissent pas encore ! Ah ! si seulement je pouvais écrire!
C’est aujourd’hui la réunion mensuelle des Missions! Que j’en suis heureux! O mon bon Père, je t’en bénis! donne-moi d’en profiter!
Même jour ( écrit au crayon, à l'Oratoire même). — Mon Dieu! mon Dieu! c’est à toi seul que je crie! Entends mes soupirs et mes cris! Vois et exauce les vœux et les transports de mon cœur. Je viens déposer à tes pieds mes chers Patagons ! Seigneur, tu lis dans mon cœur et moi-même
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je ne puis te dire tout ce qui s’y passe. Entends-moi, mon Dieu !
Samedi 8 juillet. — Je sens un pressant besoin d’écrire et de parler, et, si j’osais, je demanderais au Comité de me laisser libre d’aller évangéliser au lieu d’aller chez nous. Et pourtant la Parole de Dieu est pour moi un tel mystère !
Mardi 18 juillet, 7 heures matin. — Non, jamais je ne me ferai d’amis !
1 heure soir. — O11 parle beaucoup du choléra et moimêmeje 11e suis pas exempt de craintes; mais je tâche de les chasser par la ferveur de la prière. Sans doute, il me serait bien pénible de mourir ainsi, loin de ma mère et au moment de la voir; mais pourtant je serais si heureux d’être près de mon Sauveur. Mes travaux seraient finis et en peu de temps !
Vendredi 21 juillet. — Je lis dans le Journal des Missions : « Sans se laisser décourager par le résultat d’une première entreprise, la Société pour l’évangélisation de la Patagonie s’occupe des moyens d’envoyer dans ce pays de nouveaux missionnaires. » Cette nouvelle me réjouit mais m’aftlige : elle me réjouit parce que ce pays que je porte sur mon cœur va enfin recevoir la bonne nouvelle, elle m’afflige parce que je 11e suis point prêt à partir.
g heures soir. — Hier j’ai été voir Mme André-Rivet. Elle m’a prodigué conseils sur conseils. Elle m’a beaucoup engagé à aller à Asnières, mais à y aller en toute humilité, à oublier les hommes pour ne voir que Dieu seul, ce Ah! l’orgueil, me disait cette excellente dame, l’orgueil envahit tout notre cœur, soit quand nous regardons au-dessus de nous pour nous élever, soit lorsque nous regardons au-dessous, encore et toujours pour nous élever! » Puis elle m’a beaucoup engagé à m’occuper des enfants et aussi de la culture. Mais ce qui m’a été bien précieux, c’est que cette
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dame m’a avoué que jusqu’à présent, elle n’avait point encore cru à la réalité de ma vocation ; elle attribuait ce désir d’aller en mission à l’orgueil et à d’autres sentiments que, grâce à Dieu, je n’ai point reconnus en moi. Le soir, j’ai eu un bon entretien avec M. Boissonnas.
Nous sommes allés, un ami et moi, chez M”2 L., rue d’Enghien, dame d’une grande érudition, profonde politique, républicaine au fond de l’âme. A peine avions-nous mis les pieds dans la chambre, qu’elle nous a fait la confidence de ses sentiments politiques. Etrange dame, pensais-je ; sans nous connaître, elle nous parle pourtant comme à de vieilles connaissances; je doute fort que ce soit dans les règles de l’étiquette parisienne. Son mari n’est pas si bavard, il me paraît très sensible, il pleurait en m’apprenant l’arrestation d’un de ses amis. Ce sont de chauds partisans de Coquerel. M. L. définissait ainsi la prière : cc Ce n’est qu’une simple aspiration qui élève notre âme, mais cela ne peut durer qu’un moment et bientôt mille pensées viennent nous troubler. » Pour ma part, je crois que la prière est quelque chose de plus qu’une simple aspiration. Ces républicains ne comprennent la religion que dans des vues républicaines : « Nous obéissons à l’empereur ; mais avant, nous sommes protestants, nous sommes protestants, c’est-à-dire d’une religion de liberté, et, lorsque l’empereur ira trop loin, nous saurons bien en faire usage. »
En voilà une drôle de religion ! Ah ! j’aimerais mille et cent millions de fois mieux être païen que d’être ainsi protestant. Je suis protestant, c’est-à-dire je proteste contre le péché, et voilà tout; et, en protestant contre le péché, je proteste également de toute la force de mon cœur et contre les abus protestants et contre les abus romains; pour le reste, je ne suis et ne veux être qu’un fidèle serviteur de Christ. J’étais fort gêné sans l’être ; je ne prenais point de part à