‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 76 sur 138 · PLUS D’AMIS · texte numérisé non relu

PLUS D’AMIS

détriment du culte. Mes amis me firent des remontrances, ma conscience n’était pas non plus à l’aise; un jour donc, je pris mon grand courage, et remerciant, avec une reconnaissance bien sentie, le digne professeur, je lui dis que je ne pouvais pas sacrifier le service de Dieu pour continuer à me prévaloir de son amabilité. 11 me regarda avec stupéfaction ; il me parla de missionnaires distingués qu’il avait connus; il croyait que je pourrais, si je le voulais, servir la science et l’Evangile. Il me congédia avec tristesse. Et moi, bien que je n'eusse pu agir autrement, je ne me suis jamais consolé de ne pas avoir pu me livrer sérieusement à une étude qui avait tant d’attraits pour moi. Je n’en ai jamais eu l’occasion depuis lors.

« Je vous conseille, écrivait M. Hocart à Coillard (3i janvier 1 855), de vous approcher de tous ceux qui peuvent vous faire du bien ou à qui vous pouvez en faire ; à part cela, soyez difficile dans le choix de vos amis. Ce sera un moyen de vous préserver de plusieurs des tentations de la Faculté. »

Coillard trouva à Strasbourg d’anciens camarades de Batignolles, il lit de nouvelles connaissances. Il avait des amis, dans le sens ordinaire du mot, et des amis chrétiens; comme à Batignolles, il est aimable, doux, mais il reste très réservé ; il écrit à M. Jeanmaire (18 avril 1 855) :

« Je ne puis parler à personne avec mon cœur à la main, c’està-dire entièrement ouvert, et voudrais-je le faire, je sais très bien, par expérience déjà, que personne ne me comprendra. »

Il ne voulait, il ne pouvait, révéler à personne quel fond agité recouvrait la surface tranquille et égale de son caractère. Très sérieux, très travailleur, très franc, d’une piété trop souvent dépourvue de joie et que ses amis trouvaient montée à un diapason trop élevé, d’une piété exigeante même pour ce qui pouvait sembler d’insignifiants détails, d’une piété sévère avec elle-même et avec les autres, tel était Coillard. Le travail de sanctification s’opérait en lui douloureusement, au travers de tourmentes ignorées de ceux qui l’entouraient.

IQ2 F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE

Pas plus à Strasbourg qu’à Batignolles il ne put contracter une amitié aussi profonde qu’il eût voulu. Coillard était une nature foncièrement aimante, mais il se faisait de l’amitié un idéal trop élevé; il rêvait une amitié sans divergences, une amitié sainte; mais il ne pouvait atteindre à cet idéal et il en souffrait, car il sentait qu’il était en partie responsable de cette impossibilité.

Lundi 4 juin i855. — Je vois s’anéantir — que ce puisse être pour jamais ! — les dernières lueurs de l’idéal que, malgré mon expérience, j’ai formé ou entretenu sur l’amitié chrétienne elle-même. Il n’est point de chrétien comme j’en cherchais ; celui-ci a telle qualité que j’envie et telle autre qui me repousse et ainsi de tous, de tous sans exception. Et les amis chrétiens! ah! n’est-ce pas pure folie que de rêver une solide amitié — même au milieu de misères nombreuses — qui se fonde uniquement sur Cdirist? N’est-ce pas folie que d’y rêver encore après tant de déceptions ? J’en ai eu des amis, et de bien nombreux et de bien chers; tous, les uns après les autres, je les ai aimés de toute la puissance de mon amour, mais peut-être avec trop d’empressement et d’irréllexion ; mais tous aussi... et je suis seul maintenant, tout seul sur la terre.

Quelle erreur grossière, dont les fruits sont toujours des plus amers, que de croire, en rencontrant un chrétien que sa position et son âge vous permettent de dire ami, qu’on a réellement trouvé un ami, par cela même que c’est un chrétien! Comme si, hélas! le chrétien n’était plus homme, mais Christ lui-même. Quelle funeste faute que de s’ouvrir ainsi, sans mûr examen, mais au premier abord, à qui vous semble occuper les sommités, pour ainsi dire, de la vie chrétienne ! Non, non, plus de ces amis! je n’en cherche plus, ils sont faux, je n’en veux plus !

Si, aujourd’hui encore, j’ai à gémir sur tant d’amitiés

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