LUTTES INTÉRIEURES
avortées, je n’en accuse certes pas mes amis seuls. Loin de là. Je suis Coillard et c’est une des grandes raisons qui me font balayer toute ma correspondance. Je suis fermement décidé à rester seul désormais, à n’accepter en fait d’amitié que ce qu’on m’offrira, à ne cultiver aucuns rapports personnels quels qu’ils soient, à n’entretenir de relations qu’avec mes parents et une ou deux autres personnes qui ne me sont ni parents, ni amis. Voilà où m’ont amené les déceptions amères de l’amitié; je suis las de soulfrir, je suis las de faire souffrir, il est temps de mettre résolument un terme à tous ces maux volontaires.
Jésus, Jésus seul, mon àme le veut et l’attend, et seul je veux qu’il soit mon ami. Et cependant j’aime ! et j’aime beaucoup tous ces frères avec lesquels je brise ! C’est un douloureux sacrifice pour moi, de faire cela; mais peut-être que j’empoisonne moi-même une amitié si pénible et si amère; il faut, il faut briser !
C’est fait maint enant ! J’ai fait de toutes manières table rase, je n’ai plus d’ami, personne; je suis seul, tout seul, dans le désert, seul et souffrant; mais seul avec Christ, seul souffrant avec Christ, combattant avec Christ, aimant Christ, et ne vivant que pour Lui, et pour Lui seul. Je veux trouver en Lui l’idéal que je me fais de l’amitié.
Par cet te résolution qui dépasse mes forces, je me prépare des douleurs ! O mon Dieu, sois mon Père ! Jésus, sois mon ami! Saint-Esprit, sois mon consolateur! Amen!
g juin i855. — Je suis indigne d’un ami, aussi je n’en ai point.
La santé de Coillard est encore ébranlée, constamment il est mal à l’aise ; son corps mal affermi a peine à retrouver son équilibre, et passe par de terribles luttes, auxquelles succèdent de sombres désespoirs.
F. COILLARD
ig4 F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
3 février i855. — Des pensées diaboliques, auxquelles mon méchant cœur semble prendre plaisir, viennent à chaque instant m’assaillir. Au lieu de combattre le diable, je l’appelle, je le caresse, je l’attire même... Je désespère, grand Dieu ! Je suis perdu !
Oh quelle terrible position ! Que je souffre ! Je voudrais verser des torrents de larmes, mais mon œil reste sec ; je voudrais ouvrir mon cœur, c’est impossible. Je voudrais ! !
Ah! je voudrais bien des choses! Il s’en faut de peu que
je n’attente à mes jours pour finir ma misère! Serait-ce peutêtre le meilleur parti à prendre?
Voilà jusqu’où allèrent ces luttes. Mais si, en de pareils instants. Coillard douta de la victoire complète, décisive, éternelle, cependant il devait faire l’expérience bénie que nous avons, par le sang de Christ, une purification qui s’étend jusque dans le domaine le plus profond de notre être, gagne les régions les plus sensibles, domine nos nuits les plus sombres, discipline le cerveau le plus désordonné, et s’infiltre par nos nerfs jusqu’au centre de la forteresse.
Coillard s’accuse aussi de gourmandise, même de gloutonnerie ; mais n’est-ce pas la faim qui se fait sentir? Après la’maladie, son organisme avait besoin de se reconstituer. Il est jeune, il a un appétit de vingt ans, et il dépense cinquante-trois francs par mois pour sa chambre et sa pension !
Il se reproche enfin, dans son journal (3o mai 1 855), « la recherche de la parure ». Mais quel contraste entre ces mots et la réalité! Qu’on en juge: il écrit le même jour : « En ce moment, j'ai encore un vieux habit de Glay pour mes dimanches et des souliers tout en lambeaux. Je n’ai point de gants... »
En lisant « l’anatomie » à laquelle il se livre sur lui-même à ce propos, on ne sait ce qui émeut le plus, des scrupules peut-être excessifs d’une âme qui a soif de sainteté ou des difficultés matérielles et quotidiennes témoignant d’une réelle misère.
(. Autobiographie .) — Je m’absorbai dans mes études au point
LA VIE A STRASBOL'RG
IQO
que ma sanlé en fut sérieusement ébranlée. M. Grandpierre, qui visita Strasbourg, s’enquit paternellement de mes circonstances et insista pour que je soignasse mieux mon ordinaire. Je donnai quelques leçons particulières pour pouvoir en prendre à mon tour. Mes professeurs me conseillèrent de me présenter pour le baccalauréat ès lettres.
Coillard, outre son travail au Gymnase, a une activité extérieure : réunions de prières, de chant, — car toujours et partout Coillard aime à chanter — Union chrétienne, réunions, parfois avec Cène, chez M. Kreiss, études bibliques avec des amis.
Il n’a que peu de relations de société, mais il est souvent reçu chez M. et Mme Hickel qui cherchaient à attirer à leur foyer les étudiants français.
Reprenons le confident de Coillard :
y janvier i855. — Je n’ai plus aucun goût pour écrire mon journal, car il me semble que c’est beaucoup de peine et de temps dépensés en vain. Et quel plaisir trouverais-je à ànonner tant de misères sur des feuilles de papier! Je suis, plus que jamais, faible et misérable.
Vendredi 26 janvier. — Je cesse de prendre pension chez Mme Roth; combien j’ai eu de peine à le lui annoncer! Ce soir j’ai été faire les achats de mon mobilier, une casserole, des assiettes, tasses, etc., du riz, sel, etc. Je ne sais comment ça ira.
Samedi 2j janvier. — Je viens enfin de prendre mon premier souper à mon compte et jamais peut-être je n’ai mieux soupé ! J’avais de la semoule au lait, et j’ai mangé quelque peu de fromage et de porc.
Lundi 12 février i8o5, matin. — Il est bientôt une heure, je désirerais encore travailler, mais ma tète et mes yeux exigent du repos.
Mardi i3 février, matin. — Deux heures vont sonner. Je
igfi F. COILLARD — ENFANCE ET JEUNESSE
ne me lève pas, mais je pense à m’aller coucher. Je travaille avec ardeur ; jamais je n’ai eu tant de plaisir à étudier. Je me souviens assez souvent de la prière de chaque heure, cela me fait du bien. Pourtant je ne suis point encore parfaitement heureux. La chair est difficile à mater.
Jeudi i5 février. — Je travaille avec beaucoup d’ardeur; pourvu que cela continue ! Je me prépare au baccalauréat pour août. Que Dieu m’aide ! C’est pour Lui et non pour moi.
Vendredi g mars i855. — - Je veux commencer à étudier l’allemand avec mon ami Krüger dès demain matin. Je puis à peine tracer une lettre allemande, mais j’espère que j’apprendrai peu à peu. Je désire beaucoup apprendre l’aile' rnand. En ce moment, je ne sais pas trop ce que je dis; c’est la première fois que j’écris des lettres allemandes, mais j’espère que ce n’est pas la dernière. Dorénavant je veux toujours écrire mon journal 1 en lettres allemandes, pour apprendre à écrire assez vite cette langue. De plus, je voudrais le faire en latin, de sorte que je ne perdrai pas mon temps en faisant mon journal.
io mars. — J’ai en efiel pris ma leçon d’allemand. Mon ami Krüger est venu chez moi. J’ai commencé à lire avec lui le Nouveau Testament, mais seulement à lire et non pas encore à traduire: ce sera, s’il plaît à Dieu, pour la prochaine fois. Si je voulais suivre mon goût, je négligerais tout pour faire de l’allemand; mais d’autres devoirs m’appellent. Je suis encore si en retard pour cette malheureuse histoire ! -Je quitte mon journal pour y travailler. Dieu veuille bénir mon travail !
Lundi 16 avril i855. — Je suis resté seul avec mon
i. Seules les nages du g et du 10 mars sont écrites en caractères allemands. (Ed. F.)