A BEAUREGARD
ments et dépendances formaient une vaste cour, un quadrangle, où l’on entrait par une porte cochère, et, pour les piétons, par une petite porte ordinaire. C’était la ferme de Beauregard. Mme Pillivuyt y conduisit ma mère. Au retour ma mère me dit : « Mon enfant, c’est là que nous allons venir vivre ! » En effet, ma mère afferma tout son bien, loua notre chaumière, et nous quittâmes Asnières
Ferme de Beauregard
pour nous établir à Beauregard. Ma mère y dirigeait le grand ménage, et moi je fus, tout petit et débile que j’étais, promu à la garde d’un troupeau de dindes, car, moi aussi, je devais gagner mon pain.
Plus d’école pour moi ! Et l’école avait été la succursale de la maison maternelle ; jamais je ne m’y étais ennuyé. Un enfant a une puissance extraordinaire de s’adapter à toutes les circonstances. Je me fis aussi aux miennes. Je lisais dans les champs, car je savais déjà lire, j’avais six ou sept ans (i84i environ); je lisais et relisais le seul livre que je
F. COILLARD
possédasse, un Évangile. La pieuse Mme Pillivuyt réunissait tous les dimanches, dans la salle à manger du château, une dizaine de personnes, les unes prolestantes, les autres catholiques, auxquelles elle lisait un sermon. A une autre heure, elle rassemblait les enfants, nous étions cinq ou six, elle nous faisait une école du dimanche. C’est une œuvre à laquelle la chère dame avait mis son cœur, et tous nous répondions à ses efforts avec affection. Elle visitait les pauvres, s’intéressait aux employés. Tout le monde aimait et respectait ces deux familles, et Mme Pillivuyt surtout. Parmi ces foules d’ouvriers, c’était une mère. Elle prenait à moi personnellement le plus grand intérêt; c’est elle qui me donna les premiers livres que j’ai possédés. C’est aussi à elle que ma mère communiquait toutes ses peines et ses soucis. Elle avait des deux. Ma mère élait d’un naturel trop indépendant pour ne pas souffrir cruellement de la position subalterne qu’elle occupait. Elle s’y fût soumise malgré tout. Mais son grand sujet de préoccupations c’était cet enfant qui grandissait là, dans un milieu où l’idée de Dieu semblait complètement absente. Que deviendrait cet enfant, sans instruction et sans aucun moyen de l’acquérir? Elle prit une grande résolution : elle renonça à sa position et retourna à Asnières ( 1 843). Nous n’en avions pas été plus de deux ans absents; cependant, bien des changements avaient déjà eu lieu. Le bon pasteur Duvivier s’était marié et puis avait quitté Asnières pour aller à Saumur. Sa place était occupée par une famille qui a laissé des marques profondes dans l’histoire des églises de France. Cette famille c’était la famille Bost1. Pour moi c’était un monde tout nouveau.
i. Ami Bost {Mémoires pour servir à l’histoire du réveil religieux, Paris, 1 854 el i855, 3 vol. in-8, t. II, p. 3oo) et sa famille arrivèrent à Asnières le 28 avril i843. (Ed. F.)
RETOUR A ASNIERES
Ma mère reprit sa chaumière, ses terres et ses vignes, c’est-à-dire ce gros fardeau que tout le monde disait disproportionné aux forces de la mère Bonté, et moi j’allai à l’école. Le maître n’avait pas changé. C’était un homme qui savait inspirer à ses élèves le respect et l’affection parce que lui-même les aimait et prenait sa tâche au sérieux. C’était un M. Viéville, homme modeste, parlant peu, entretenant des rapports très intimes avec les hommes qui formaient la partie vivante de l’Eglise. Sa femme1, plus vive, très active, d’un bon cœur, trouvait moyen de faire des visites et du bien autour d’elle.
J’étais dans mon élément. J’aimais l’école, j’y restais tout le jour, même en dehors des heures ; je ne rentrais que le soir, pour être là quand ma mère reviendrait de son travail. Quelquefois, avant de partir, elle me disait : « Mon petit enfant, quand tu sortiras de l’école, tu mettras cette potée de haricots sur le feu, c’est notre souper. » Et je n’y manquais jamais. De ma nature je n’étais pas joueur. Les jeux de mes camarades ne m’attiraient pas et je ne m’y mêlais pas, excepté quand j’y étais contraint ou entraîné par eux. Alors je faisais ma partie de barres, ou de toupie, ou de saute-mouton, et puis c’était fini. Je préférais prendre un livre et lire.
Ces dispositions et les circonstances de ma bonne mère ne pouvaient pas manquer d’attirer l’attention de notre digne maître d’école, qui me prodiguait ses soins, et surtout celle de M. Bost et de sa famille. Deux de ses fils, encore trop jeunes pour le lycée, fréquentaient l’école du village : l’un, un peu plus âgé, Théodore, l’autre, un peu plus jeune
i. D’un premier mariage, Mme Viéville avait eu un fils, M. Désiré Rivierre, ami d’enfance puis correspondant de Coillard, qui vit actuellement à Orléans. (Ed. F.)
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que moi, Ëlisée. Je me liai d’amitié avec eux, j’eus ainsi entrée dans cette famille où chacun me témoignait de l’affection. Là aussi j’étais le petit Coillard; dans le village, chez les protestants, j’étais le petit cousin et ma mère m’appelait toujours son petit enfant. Petit, je devais l’être, puisque tout le monde s’accordait à me donner cette épithète.
Un mot sur cette famille Bost qui m’ouvrait son foyer et me permettait souvent de m’y asseoir. M. Ami Bost père, cette figure austère et pourtant enjouée, qu’il suffisait de voir une fois pour ne jamais l’oublier, nous faisait peur. 11 avait trouvé l’Église de nouveau assoupie sous le long ministère de M. Duvivier; il sentit qu’il avait affaire à des natures molles; il me fait l’effet, à distance, d’une puissante batterie appliquée à nos lourds vignerons. Il ne pouvait tolérer ni laisser-aller, ni irrégularité. Je l’ai vu s’arrêter au milieu d’un sermon, s’arrêter tout court, et tourner en ridicule tel ou tel dormeur en l’interpellant par son nom. L’individu ne dormait plus après cela. M. Bosl s’était mis à ne prêcher que dix minutes pour que ces pauvres vignerons, appesantis par une semaine de lourds travaux dans les champs, pussent l’écouter sans céder au sommeil. Mais cela ne satisfaisait pas nos gens d’Asnières, habitués à de longs sermons, et ils quittaient l’église, branlant la tête et tout ébahis. Pour corriger ses ouailles de leur irrégularité, M. Bost adopta une méthode de son cru. On sonnait, à une demi-heure d’intervalle, trois coups de cloche. Le premier était le signal; le second, la réunion des enfants de l’école. Au troisième, on fermait sans pitié les portes à clef, même au nez des retardataires, de ceux qui étaient dans la cour du temple et sur le point d’entrer ; le pasteur était déjà en chaire et le service commencé. Ce fut une révolution dans les habitudes de ces pauvres villageois. Ils avaient cru d’abord que ce n’était qu’une menace. Mais, quand ils
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virent la mesure mise à exécution, ils commencèrent à comprendre qu’il s’agissait d’une réforme sérieuse et nécessaire. La première fois que la porte fut ainsi fermée à clef, je suis sur qu’il n’y avait pas vingt auditeurs dans le temple. Mais au dehors, dans la cour, les retardataires allèrent s’accumulant jusqu’à la fin du service. Ils se regardaient lout étonnés, tout pétrifiés; car, parmi eux, se trouvaient des diacres, des anciens même, des gens très religieux. Ce coup de foudre produisit son effet. Les indifférents de tous les degrés commencèrent à se réveiller, même ceux qui mettaient rarement les pieds au temple. C’était le sujet de la conversation de tout le monde, catholiques et protestants. Et, le dimanche matin, vous entendiez des femmes, vaquant encore à leur ménage, crier à leur voisine : cc Hé, dites donc, la cousine, est-ce que c’est déjà le deuxième coup de cloche? » On ne demandait pas si c’était le troisième, car on savait que, dans ce cas, on arriverait trop tard. Les hommes, eux, dans leurs blouses de dimanche, dès le premier coup pressaient le pas et allaient former de petits groupes sous les arbres de la place, et il n’était pas difficile de deviner le sujet de leurs conversations animées. Au bout de quelques dimanches, au troisième coup, chacun était à sa place et le pasteur en robe montait en chaire au milieu d’un auditoire compact et recueilli.
Je n’ai pas ici à tracer la silhouette du « père Bost », c’est une personnalité de notre temps trop bien connue parmi nos églises. Il aurait voulu être notre Oberlin et notre Félix Neff. 11 trouvait partout matière à réforme. Les habitations de nos paysans étaient quelque chose de pitoyable ; l’état des chemins surtout était déplorable : ce n’étaient que bourbiers partout. Et puis, chaque petit propriétaire qui possédait une vache et un cheval avait aussi, devant sa porte, un tas de précieux fumier qui ne contribuait pas précisément
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à améliorer les abords de sa demeure. Un affreux souvenir m’est resté du chemin qui conduisait au petit cimetière protestant de la Chaume. En temps de pluie, on y enfonçait jusqu’à mi-jambe. Souvent le pasteur en robe devait se détourner, sauter un fossé et longer les champs voisins ; tant pis pour la dignité de la robe! Pour ceux qui portaient le cercueil, il n’était pas si facile de sortir d’embarras. Maintes fois je les ai vus s’arrêter avec leur précieux fardeau, délibérer, chercher des endroits moins fangeux et, en définitive, patauger résolument dans les mares et les bourbiers, s’enfonçant à mi-jambe dans la boue. Le cortège, lui, se dispersait à droite et à gauche, sautant les fossés, comme le pasteur, ou affrontant les cloaques à la suite de la bière. Le cortège se formait de nouveau sur un terrain plus élevé et plus sec, et le chant solennel du cantique qui ne semblait réservé que pour ces douloureuses occasions : « A celui qui nous a sauvés... », ramenait la solennité des pensées; les larmes coulaient au milieu des sanglots étouffés de cette famille affligée, car l'Eglise entière ne formait qu’une seule famille et on recueillait silencieusement les dernières exhortations qu’inspirait à l’homme de Dieu cette fosse ouverte.
Le père Bost s’appliqua à remédier, autant que faire se pouvait, à ce déplorable état de choses. Je ne sais pas toutes les démarches qu’il fit ou ne fit pas auprès des autorités locales, ni jusqu’à quel point lui revient le crédit des améliorations postérieures. Mais, je l’ai vu nous rassembler ses fils et moi, et travailler avec nous à la route qui traverse le village, et jusque dans le quartier catholique. Peu après, la municipalité prit l’affaire en main, construisit une belle route et s’occupa des chemins vicinaux.
La population catholique ne savait que peu de gré à M. Bost de tous ses efforts pour le bien public. Il lui arrivait rarement de passer dans le quartier catholique sans