ÉCHEC AU BACCALAURÉAT
saignement de nez, léger accident qui ne me permit pas de terminer, et j’échouai. Comme j’avais fait de ces examens un sujet d’ardentes prières, j’acceptai mon échec avec soumission, et me proposai de me préparer plus sérieusement pour les examens suivants. Mais Dieu en avait ordonné autrement.
Assurément cette épreuve fut salutaire à Coillard ; qui sait si la réussite n’eût pas été pour le petit paysan, qui se dit enclin à l’orgueil, une tentation redoutable ? Il échoua ainsi que quatre de ses amis venus de Batignolles à Strasbourg pour tenter la même épreuve.
Si Coillard échoua, ce n’est pas faute de travail; mais le temps de préparation avait été trop court. Il était de ces consciencieux auxquels les témérités réussissent rarement, parce qu’ils ne savent pas paraître, ni employer les « trucs », parce qu’ils répugnent au procédé.
Peut-être eût-il réussi s’il eût mis en pratique les conseils que lui adressait de Paris un ami (8 juillet 1 855) :
« Allons ! courage : tâche, pour ton bachot, d’apprendre par cœur un peu de latin que tu puisses citer à tort et à travers, n’importe. Apprends de l’Horace, on peut toujours en intercaler plusieurs vers dans la composition, et console-toi, si tu es refusé, en pensant que, régulièrement, tu aurais encore un ou deux ans à faire avant de te présenter. »
II mit sans peine en pratique la seconde partie de ces conseils.
Heureux, Coillard l’était après cet échec. Durant son séjour à Strasbourg, il s’était senti lié à la Faculté de théologie par des engagements de loyauté et de reconnaissance ; d’autre part il était « victime d’un amer chagrin d’y être venu ; mon cœur, écrivait-il, m’appelle ailleurs ». Maintenant ces liens avec Strasbourg étaient rompus. Sans retard comme sans regrets, il quitta cette ville et revint à Paris.
( Autobiographie .) — Comme je m’étais proposé d’aller passer mes vacances près de ma mère, M. Grandpierre dé-
F. COILLARD
sira que je passasse par Paris où avait lieu l’Exposition; je la visitai avec le plus vif intérêt. Napoléon III était alors au zénith de sa gloire. Le petit prince impérial était aussi l’objet de la prédilection des Parisiens et de grandes espérances. Aujourd’hui, après tous les événements qui se sont passés, ce n’est pas sans quelque émotion que je le vois tel qu’il était alors, un petit enfant sur les genoux de sa nourrice et dont la calèche généralement découverte, escortée par une escouade de cavalerie légère, attirait les foules !
C’est de l’école de Batignolles, abandonnée par les élèves en vacances, que Coillard écrivit (i 8 août) à M. Jeanmaire une lettre, qui est une des premières révélations de cette gaieté qui donna, plus tard, tant de charme à sa personnalité :
(( Pardon, mille fois pardon, si j’ose si irrespectueusement me servir du crayon pour vous tracer deux lignes à la chandelle. C’est que la pension est déserte, les pupitres sont fermés à clef, point d’encre, point de plume, et même point de canif sous la main! Force m’est donc d’avoir recours au crayon pour vous griffonner l’esquisse de mon bonheur et de ma paix, encore avant de m’aller reposer. Du bonheur et de la paix, paroles étranges dans la bouche d’un pauvre cancre d’aspirant si incapable pour saisir le parchemin ! Mais, avec toute mon ignorance, dont a fait preuve mon honteux échec, je suis un enfant de Dieu. Un heureux succès eût-il dû m’étonner plus qu’un échec? Pas du tout. Je m’attendais à l’un comme à l’autre, mais en Dieu. Je disais et je savais que bachelier, je le devais à Dieu, à Dieu seul (point de mysticisme là), et que, collé, enfoncé... j’étais avec Dieu. Oh! c’est une belle histoire que celle de mes examens! Il ne serait pas inutile, je crois, de vous en esquisser les grands traits; mais pour ce soir... voici M. Boissonnas... Adieu.
LETTRE A M. JEAJN'MAIRE
« Je vais furtivement continuer mon épistole, non sur le pupitre qu’autrefois j’appelais mien, mais sur le marbre étroit de mon ancien quart de cheminée.
<c Je vous parlais des examens, reprenons : ad hæc Jucundissima redeam. Vos chères lettres m’ont fait penser que vous me croyiez dans l’état le plus pitoyable, livré, sinon au désespoir, du moins à une anxiété excessive; la noire lettre que j’envoyai à B. du Magny a pu, du reste, autoriser les idées que vous vous faisiez de mon état. Au moment où j’écrivais à cet ami, ma foi, comme souvent, se trouvait en défaillance; mille choses, dont je ne me rendais pas bien compte, venaient de tous côtés m’assaillir; mon cœur était gros, et je n’osai l’épancher, après le Seigneur, qu’auprès de ce seul ami. Mais heureusement, et j’en rends grâce à mon Père, cette défaillance n’a été que très momentanée et ne s’est plus reproduite. Plus j’approchais des examens, moins j’y pensais, plus j’étais calme, plus j’étais heureux. Je piochais comme jamais, luttant avec courage et acharnement contre ma paresseuse nature qui a, trop souvent pourtant, pris le dessus.
« Les deux jours qui ont précédé le io, j’étais malade de corps ; sur le conseil de mes amis, j’ai cédé ces deux nuits à la paresse et dormi comme un victorieux bachelier. Seulement, en me réveillant le vendredi à 5 heures, je me suis souvenu que c’était le grand jour. Aussitôt, de sauter à bas du lit et de profiter du temps qui me restait pour me recueillir et m’entretenir seul avec mon Fort et mon Père. Mes amis Batignollais vinrent dès 6 heures et demie prendre le café que nous avions fait préparer; puis en route pour l’Académie. C’était imposant de voir défiler six ou sept messieurs, deux forts volumes sous le bras, les uns gais avec sincérité, les autres d’une gaieté factice, aller faire honte aux doctes de l’Université, mais assez risible de nous voir
revenir tous capots. Je ne tremblais pas. Après attente d’une bonne demi-heure, puis après les inscriptions officielles que vous connaissez, on nous dicte la version : version de Tacite, très facile, assez courte et que je comprends dans la première demi-heure. Restait à la rendre en français, et certes, ce n’était pas le plus facile. Je me suis trop hâté ; comme je voulais la recopier pour soigner mon français, le professeur m’assure que je n’ai pas le temps, et que mes ratures, du reste, ne suffiront certes pas pour mon ajournement. Eh bien! raturons. Je raturai même mon nom.
« Il me semblait être dans ma chambre; je n’étais pas assez intimidé; je faisais siffler les feuilles du dictionnaire bel et bien; je pouvais même me recommander à mon Père, lui demandant, en cas d’un succès, une sincère humilité, et, en cas d’échec, une joyeuse et sincère résignation. J’ai été plus qu’exaucé.
« Deux heures plus tard, revenant, avec mes amis, voir la décision du jury, je vois mon nom le deuxième dans la liste des ajournés. Tout va bien, me dis-je, c’est Dieu. Et, pendant ce temps, mes amis terrifiés voyaient, sous le mien, chacun de leurs noms. Faire 120 lieues, pour venir tous, mais tous, échouer à Strasbourg!...
« Heureusement que, partageant leur infortune, je pus leur parler. Le bon papa Cuvier (il n’était pas de la commission) vint nous voir chez moi. Je faisais ma malle, pendant que tous mes condisciples déploraient un résultat que, avec des si, ils auraient pu changer. Quoi qu’il en soit, celui qui se confie en Dieu ne demeure jamais confus ; car, comme le chantaient en allant au supplice les pasteurs du Désert : « En l’Eternel est ma ferme assurance. »
« J’ai voyagé toute la nuit, pour promener dans les salons de Paris mon échec et ceux de mes condisciples. On a ri de moi, on a plaint mes amis.
LETTRE A M. JEANMAIRE
« J’ai été bien accueilli ici. Je viens de passer toute la soirée, depuis 5 heures, avec un pasteur méthodiste (M. Hocart). Journée d’autant plus heureuse qu’elles sont clairsemées celles qui lui ressemblent. Je n’ai pas lieu de regretter ma visite. Il y a choix dans le jardin de Dieu.
« Une lettre au crayon, à la chandelle, est aussi difficile à lire qu’à écrire.
« Heureux, reconnaissant, bénissant mon bon Dieu, je termine en chantant de tout mon cœur:
Oui; je bénirai Dieu tout le temps de ma vie ;
Les justes l’entendront ;
Des glorieux transports de mon âme ravie Ils se réjouiront.
J’aime mon Dieu, car son divin secours
Montre qu’il a ma clameur entendue ;
A mes soupirs, son oreille est tendue,
Je veux aussi l’invoquer tous les jours !
« Votre heureux fils et frère,
COILLARD.
(( Ne me plaignez pas! Le Seigneur me rend si heureux que ce serait ingratitude. »