LUTTE ET PRIÈRES POUR UNE CONVERSION
aussi que travaille l’enfant de Dieu. J. B. est encore loin, loin, bien loin du salut; mais le Seigneur sera plus fort que lui; oui, Il l’a promis. Ce pauvre ami! J’ai pu, dimanche matin, prier pour lui. Le samedi, je m’étais senti poussé à prier d’une manière toute particulière pour lui et pour d’autres. J’en étais épuisé. Mais combien j’ai dû lutter contre rorgueil !
Lorsqu’en automne Coillard quittera Asnières, J. B. n'aura pas fait le pas décisif; Coillard étant revenu peu après à Asnières pour quelques jours, J. B. lui donnera un rendez-vous auquel il ne se rendra pas, et Coillard repartira sans l’avoir revu : « Ce fut pour moi un coup de foudre, écrit-il dans son journal le 28 novembre 1806. Jamais je n’oublierai les impressions de ce départ, jamais ! » Il y eut échange de lettres. Peu avant de partir pour l’Afrique, le 23 juin 1867, étant à Asnières, Coillard dit : « J’ai eu un entretien bien sérieux avec J. B. dans ma chambre. Pauvre ami ! pauvre ami ! »
Pendant la traversée, il pense à Asnières et, dans son journal, il s’adresse à tous ceux qu’il y a laissés :
ig septembre i85y. — Et vous, mon plus cher ami, vous qu’il me suffit de nommer J. B. pour faire battre mon cœur! Mon cœur semble avoir besoin de vous pour vivre !... C’est pour vous que j’ai prié avec larmes et des nuits presque entières, lorsque j’étais près de vous ! C’est vous qui étiez en quelque sorte le baromètre de mon bonheur ou de ma tristesse!... Faut-il que vous ignoriez ce que c’est qu’un cœur qui travaille à la conversion d’un autre? Non, je ne craindrai point de vous dire <t mon enfant pour lequel j’ai souffert les douleurs de l’enfantement ». Que ne puis-je maintenant, comme dans les longues soirées de l’hiver qui est passé, m’asseoir à vos côtés, ou me promener avec vous sur le bord du canal, pour vous parler, non pas de mon
F. COILLARD
amour qui est peu de chose, mais de l’amour de Jésus, de ce Jésus qui est mort pour vous sur la croix ! Mais des centaines de lieues nous séparent. Désormais nous sommes morts l’un pour l’autre !
Il y eut encore échange de quelques lettres.
C’est ainsi qu’à vues humaines se termina ce drame ignoré jusqu’à ce jour et dont les conséquences et le dénouement sont connus de Dieu seul.
Et maintenant, à l’aide du journal intime, suivons Coillard dans sa vie à Asnières.
Mercredi io octobre i855. — Je suis humilié et affligé. Il était minuit et demi quand je me suis levé. Il est maintenant 3 heures et demie et je n’ai encore rien fait. Je fais un sermon sur la régénération, je n’en puis venir à bout. Oh! que je suis affligé ! Combien peu capable je suis d’annoncer un si grand salut !
Mardi 20 novembre i855. — Que dire? Mon silence dans mon journal, hélas ! dit déjà trop !... Je suis dans la position la plus critique sous le rapport spirituel. Je tombe toujours. Je ne combats pas et pourtant, en théorie, je poursuis la sanctification. Parfois le péché apparaît si séduisant!
Samedi i5 décembre i855. — J’ai reçu hier une lettre de M. llocart. Longue lettre de six grandes pages qui traite de la sanctification. La sanctification est donc possible icibas. L’Écriture l’enseigne, bien que l’expérience le démente.
Samedi 22 décembre. — - Je dois prêcher le jour de Noël. Je me prépare sans beaucoup de succès! Oh! qu'il est difficile d’annoncer comme il faut le salut qu’on est si heureux de posséder!
Noël i855. — C’est pour moi un jour de bénédiction, de grandes bénédictions ! J’ai prêché sur ce texte : « Dieu a
SUFFRAGANCE
tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. » Le Seigneur m’a puissamment soutenu. Je m’étais bien préparé par la prière, mais je n’avais pas écrit mon sermon.
Vendredi 22 février i856. — Oh ! qu’il est pénible de vivre sans ami! J’ai un cœur ulcéré. Personne avec qui je puisse parler ! C’est dur. J’ai beaucoup pleuré ce soir.
Dimanche 27 avril i856, 10 heures soir. — M. Diény est venu hier et j’ai pris le thé avec lui chez M. Filhol 1; c’est un jeune homme d’une trentaine d’années, aimable, attrayant, pieux surtout. Il a prêché à Bourges et à Asnières sur le même texte (Luc x) : sermon d’étudiant, ce qui ne pouvait manquer, du reste, ne connaissant pas les besoins du troupeau. A Bourges, ce cher ami a été très ému et intimidé. A Asnières, beaucoup moins. Il a captivé l’attention de tout le monde. Avant le troisième coup, le temple était plein. Il est venu, ce soir, avec M. Filhol à notre petite réunion.
Lundi 12 mai i856, lendemain de Pentecôte. — Voilà les fêtes de Pentecôte passées ! M. Filhol a fait hier à Bourges son dernier service. Il y avait beaucoup de monde. Sermon très édifiant sur Actes 11, 38-3g. Nous avons chanté les chants de l’Apocalypse. Nous n’avons pas très, très bien réussi. Cependant on ne s’est pas aperçu de nos fautes et on a été édifié : c’est tout ce qu’il faut. Aujourd’hui, M. Filhol devait nous faire son sermon d’adieu ; mais ce sera pour jeudi. Nous avons chanté en chœur les chants de l’Apocalypse d’Ami Bost et le cantique de Pâques assez bien. Puis a eu lieu la séance du Consistoire.
Le Consistoire a décidé (12 mai 1 856) que M. Viénot et
1. M. le pasteur Filhol allait quitter Asnières et il fallait pourvoir à son remplacement. (Ed. F.)
F. COILLARD
moi alternerions pour les services, de sorte que je prêcherai tous les quinze jours à Asnières et aussi à Bourges alternativement. Responsabilité elïrayante ! Le Consistoire s’est montré bien disposé pour moi, et j’en sens mon orgueil un peu flatté. On m’offre la cure, on m’offre la patache, on m’offre aussi une indemnité. Je rejette les deux dernières offres, car je ne veux pas me donner le ton d’un pasteur. C’est un trop grand piège ; puis je ne veux pas prêcher à mon église parce qu’elle me paie, mais parce que je m’y sens poussé. Quant à la cure, il ne pourrait y avoir qu’un motif d’économie qui me poussât à y aller, mais mes réunions, mais mon orgueil, vraiment !...
Mercredi i ^ mai. — Veille du départ de M. Filhol. J’en ai pleuré.
Jeudi i5 mai. — Départ de M. Filhol pour Bruxelles; touchant service d’adieux, Psaume cxxi. J’ai été les accompagner jusqu’à Salbris ; nous avons été heureux sans trop d’émotion.
( Autobiographie .) — Pendant l’absence du pasteur, une jeune femme vint à mourir (4 juin). C’était une des élèves de Mlle Bost, une personne pieuse et aimée de tous. En cas pareil, c’était l’instituteur qui devait présider les funérailles. L’affluence des catholiques aussi bien que des protestants était grande; M. Viénot, l’instituteur, un homme pour lequel j’avais la plus grande estime, insista pour que je prisse sa place ; la famille aussi le désirait. Le temple était comble. Je montai en chaire (5 juin), non sans émotion, et parlai sur Romains vi, 28 : « Les gages du péché, c’est la mort. » Je me sentis poussé à adresser de pressants appels à cet auditoire mélangé.
Jeudi 5 juin i856. — J’ai éprouvé de grands combats jusqu’en chaire. J’étais persécuté par deux textes : Romains vi, 2 3, ou Apocalypse x, 6. J’ai parlé sur le premier. Quant
SLFFRAGANCE
à moi, j’ai été profondément humilié; mais il paraît, pourtant, que quelques âmes ont été édifiées. Oh ! si seulement cela pouvait avoir fait du bien ! Je n’ai pas de quoi me glorifier; mais que le Seigneur se glorifie!
Je brûle d’ardeur pour le salut des âmes, mais je crains d’y mettre trop du mien. Je sens le besoin de crier comme
Asnières — Intérieur du temple
David: « Seigneur, apprends-moi à faire ta volonté et que ta loi soit au dedans de mes entrailles. »
( Autobiographie.) — C’est pendant que j’étais ainsi suffragant, qu’un incendie épouvantable éclata à Asnières, dans le quartier catholique. C’était pendant la moisson; tous les hommes étaient dispersés dans les fermes éloignées où ils restaient toute la semaine et d’où ils ne revenaient que le samedi soir. Cet incendie, qui, en quelques heures, dévora
plus de deux cents maisons, mit autant de familles à la rue, sans abri. C’était un vendredi, dans la nuit et, le lendemain, les pauvres moissonneurs, qui revenaient brisés de fatigue mais allègres de cœur, comptant sur une journée de repos à leurs foyers, n’y trouvèrent que des masures fumantes. On peut se représenter leur désespoir. Les protestants, dont pas un ne souffrit, se montrèrent bien. Cette calamité me mit en fréquent contact avec les principaux catholiques et le curé lui-même.
Enfin, le nouveau pasteur, M. Eugène Diény, arriva (iÿ juillet 1 856). La Maison des Missions se rouvrit sous la direction de M. Casalis; je pris donc congé des miens, et je partis pour Paris.
La première fois que M. Diény avait entendu Coillard, il avait été étonné de sa facilité, de la distinction de son esprit, de sa maturité : « Sa prédication était vivante, dit-il, très préparée, mais pas écrite : Coillard avait une grande facilité d’improvisation; il était toujours intéressant, il avait quelque chose de très particulier, de personnel ; déjà, il aimait l’image et l’avait à sa disposition. »
En reconnaissance pour les services rendus durant les mois d’intérim entre le départ de M. Filhol et l’arrivée de M. Diény, le conseil presbytéral donna à Coillard, élève missionnaire, les Commentaires de Calvin. Coillard écrivit, pour remercier, une lettre (lue dans la séance du 24 août), dans laquelle il dit « qu’en travaillant quelque peu à l’édification de l’église privée de pasteur, il n’a fait que répondre à un besoin pressant de son cœur et qu’obéir surtout au bon Maître auquel il a sacrifié avec bonheur
son cœur et sa vie Au reste, tout en s’éloignant d’une église
qui a droit à son affection à plus d’un titre, qu’il porte dans son cœur et qui a une large part dans toutes ses prières, tout en s’éloignant d’elle pour aller annoncer le Seigneur aux pauvres païens, il en cultivera régulièrement, dans son âme, le souvenir. II continuera à prier pour elle au loin comme de près et se ré-