OUVERTURE DE LA MAISON DES MISSIONS 2 2Q
combré de même que le corridor, bien qu’on n’eût presque pas fait d’invitations en dehors des comités de messieurs et de dames. M. Fisch ouvrit la réunion par une de ces prières qui ont du nerf et qui vous remuent. M. Delaborde, M. F. Monod et M. Gasalis prirent successivement la parole, s’adressant tour à tour au Comité, au directeur, aux élèves et aux amis auditeurs. M. Casalis, ému lui-même, nous émut aussi, je vous assure. 11 nous dit quelques-unes de ces paroles qui vont au cœur, et qui y demeurent. »
« 11 faut, dit-il entre autres *, pour que cette maison réponde à sa destination, que ce soit véritablement une école du Saint- Esprit, et que tous les ministres de Jésus-Christ qui en sortiront méritent, comme Timothée, le titre d’« hommes de Dieu. » Puis, s’adressant plus spécialement aux élèves : « Quelques semaines d’expérience nous ont déjà fait trouver, dans nos rapports les uns avec les autres, tout ce que nous avions demandé au Seigneur. Vous paraissez heureux auprès de moi, et je puis vous assurer (jue je me sens heureux au milieu de vous. Regardez-moi toujours comme votre meilleur ami, comme un frère aîné, qui, avant passé lui-même par toutes les expériences que vous allez faire, ne vous refusera jamais sa sympathie et le secours de ses conseils et de ses prières. »
« Le soir, continue Coillard dans la même lettre, nous allâmes tous passer la soirée chez M. Grandpierre, où nous chantâmes: « Un chrétien doit être fidèle1 2 », d’après les corrections de M. Bost qui avait pris la charge de nous diriger. Cette journée bien remplie et pleine de bénédictions fera époque dans notre vie. M. Casalis répétait à Mrae Grandpierre, en pleurant à chaudes larmes, ces belles paroles : « Madame, le Seigneur est bien bon ! »
2. Chœurs et cantiques chrétiens, mis en musique par Ami Bost père, Lausanne, 1 883, p. 72.
2 3o F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
{Autobiographie .) — Cette cérémonie simple et touchante a laissé des souvenirs vivants dans nos cœurs. Je fus frappé du texte sur lequel M. Grandpierre basa son discours, Aggée h, 9 : « La gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première. » C’était bien beau, mais c’était une vision à mon avis irréalisable. La première Maison des Missions a une gloire qui lui appartient en propre. Elle a été la création spontanée du réveil de l’esprit missionnaire en France. Elle a donné une race d’hommes rares, de ces géants qui appartiennent à une autre époque. Nous vénérons les noms des Lemue, Rolland, Pellissier, Daumas, Casalis et Arbousset. Ils figurent à côté de ceux des Van der Kemp, des Mofïat, des John Williams. Chez ces hommes de Dieu, il y avait une vocation indéniable, un enthousiasme calme et serein, et une courageuse détermination à faire la volonté de Dieu quelle qu’elle fût, et où que ce fût, sans consulter la chair ni le sang.
Oui, c’étaient de ces « trente vaillants » (1 Chron. xi, 26); leurs hauts faits ont édifié l’Eglise et sauvé des peuples. Nous autres, nous appartenons à une autre race. La vocation missionnaire n’a plus, ne peut plus avoir le caractère aventureux qu’elle avait il y a cinquante et soixante ans. Pour l’embrasser, plus n’est besoin de courage, de hardiesse, de dévouement transcendants \ « Celui qui m’honore, dit le Seigneur, je l’honorerai. » Cela suffit.
Quatre semaines après son arrivée dans la maison (28 novembre 1806), Coillard écrit encore à un ami :
<t Nous avons passé des moments de délices auprès de
1. Il faut se rappeler que Coillard écrivait ces lignes il y a une quinzaine d’années. (Ed. F.)
EUGENE CASALIS
notre bon papa, que nous affectionnons comme tel, mais qui se dit, lui, noire frère aîné. Nous vivons vraiment en Afrique ici, sauf que nous n’avons pas encore le privilège de dire aux païens que nous les aimons, et que Jésus les aime encore bien plus que nous ; mais, pour le reste, tout est africain ici, notre cher directeur, sa famille que nous aimons comme la nôtre, l’ameublement de notre salon : ici, ce sont peaux de lion, peaux de léopard, manteaux de chef artistement suspendus ; au-dessous, un faisceau des armes de nos anciens sauvages maintenant chrétiens ; autour de la glace se trouvent quatre ou cinq des fils convertis du fameux Moshesh, sous la présidence d’un chef également africain. A côté, se trouvent les vitraux du petit musée africain, tandis qu’un peu plus loin, sur une autre paroi, se trouvent les portraits de tous nos missionnaires, jeunes alors comme nous, mais maintenant vieillis, blanchis, comme M. Casalis, au service du Seigneur. y>
[Autobiographie .) — Le temps passé à la Maison des Missions fut, pour moi, un temps béni et un temps de développement spirituel. C’était bien l’idéal d’une école de ce genre, la question des études à part. Nos rapports entre élèves étaient pleins de sérieux et de fidélité. Nous nous stimulions au travail et au bien ; une grande liberté régnait entre nous. Nous vénérions M. Casalis avant de le connaître personnellement, et, dans ses rapports journaliers avec nous, il gagna nos cœurs. Il voyait en nous moins des élèves que des jeunes gens au seuil d’une carrière qu’il avait lui-même honorée et dont il comprenait la solennelle grandeur. Nous aimons à caresser le souvenir de ces petites soirées intimes où il nous parlait, avec abandon, de sa vie, de ses expériences au sud de l’Afrique. M. Casalis avait un cœur tendre, il était poète, il était peintre. Il avait ainsi le don de mettre en relief les incidents les plus insignifiants. Pendant de
longues années, sa plume distinguée et sa parole sympathique ont tenu sous le charme le monde chrétien de langue française.
Ce talent de poète et de peintre, il devait parfois le tenir en bride; il risquait même de colorer, en Europe, des pratiques nationales des Bassoutos qu’il réprouvait en Afrique, et cela de bonne foi. La première assemblée annuelle à laquelle nous assistâmes eut lieu à la chapelle Taitbout. 11 y lut son rapport, un vrai petit chef-d’œuvre. C’est au point que, chose inouïe jusqu’alors du moins, on l’interrompit souvent par des applaudissements. Un gros monsieur, à mes côtés, qui jouait de la canne à enfoncer le plancher, se tourna vers moi et me dit : « Il est étonnant, ce monsieurlà, savez-vous? 11 nous transporte en Afrique et nous la décrit comme s’il y avait lui-même vécu ! »
Une amitié intime ne tarda pas à surgir entre Oscar I\au, Adolphe Mabille et moi. Rau alla plus tard en Chine, revint en France avec une santé ruinée, s’y maria à une diaconesse, et, ne pouvant plus retourner en mission, se consacra à des œuvres de charité et finit par trouver sa place à la direction de l’établissement des diaconesses de Saint-Loup. Homme solide, d’une piété si vraie, si profonde qu’on ne pouvait pas être en contact journalier avec lui sans en sentir l’influence. Les circonstances qui nous ont placés loin l’un de l’autre et dans des conditions très differentes ont fini par nous séparer, en ce qui concerne les rapports épistolaires; mais le feu de l’amitié ne s’est jamais éteint. Il a toujours couvé sous la cendre. Nous l’avons bien senti en nous revoyant à Saint-Loup, après vingt-trois années de séparation.
Quant à Mabille, appelés à travailler côte à côte dans le même champ, notre amitié a crû avec les années. C’élait l’amitié de David et de Jonathan et, sans nous demander