‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 92 sur 138 · ADOLPHE MABILLE · texte numérisé non relu

ADOLPHE MABILLE

qui était le David et qui était le Jonathan, chacun pouvait dire qu’il « aimait l’autre comme sa propre âme ». Cette amitié, qui a été pour nous, pour moi personnellement, une source de réelles et grandes bénédictions, a aussi servi les intérêts de l’œuvre à laquelle l’un et l’autre nous avons donné nos vies. Mabille n’est pas missionnaire à moitié. Il s’est fait une large place parmi les officiers distingués de l’armée du Christ au sud de l’Afrique. Son influence a été et est encore immense au loin, en dehors du Lessouto : « Le puissant Mabille », disait quelqu’un. Travailleur infatigable, il n’était pas depuis un an au Lessouto, qu’à la première Conférence, il apportait déjà et présentait la traduction en bon sessouto de deux livres de la Bible. Avec tous ses beaux talents, ses connaissances étendues et variées, sa vie chrétienne si profonde et si riche en expérience, ses dons d’organisation, on ne pouvait trouver de plus digne successeur au missionnaire, lui-même si distingué, qui avait fondé Morija. Sous ses soins, un journal mensuel se publie depuis plus de vingt-cinq ans, toute la Bible, en parties détachées, est sortie de sa presse, sans parler de nombreux ouvrages d’éducation dont, pour la plupart, il était luimême l’auteur; les écoles des stations ont pris une grande extension et les écoles de Morija se sont fondées. C’est lui (jui, le premier, a brisé avec les traditions de la mission et commencé à placer des évangélistes choisis parmi l’élite de son église ; c’est lui aussi qui a pris les initiatives de la formation d’un pastorat indigène et de la fondation d’une mission étrangère.

Nos vues coïncidaient d’une manière remarquable et peut-être se complétaient-elles, comme on dit que nous nous complétions l’un l’autre. En 1870, de Motito près de Kuruman où m’avait conduit l’exil, nous discutions, par correspondance, la fondation d’une école d’évangélistes et

il l’a. Plus tard c’était la mission extérieure qui nous préoccupait et je l’ai fondée. Mais j’anticipe.

M. H. Dieterlen dit de Mabille 1 que, lorsqu’il arriva à la Maison des Missions, « il était timide et peu communicatif, parlant peu, riant et plaisantant moins encore. Des personnes malicieuses, familières de la maison, lui avaient donné, entre elles, ce nom caractéristique : le père Sérieux. » Coillard a plus tard protesté contre ce portrait 2 : « Je ne l’ai jamais connu, moi, froid, austère, réservé », dit-il, mais ce qu’il ajoute prouverait que le désaccord avec M. Dieterlen n’est pas très profond : « On a dit des maisons princières de Londres, en comparant leurs murs dénudés et sévères avec les sculptures et l’élégance de nos palais de Paris, qu’elles portent leur velours à l’envers. Il y a aussi de ces caractères-là. Ce ne sont pas les moins riches, ni les moins chauds, une fois qu’ils Arous ont admis dans le sanctuaire de leur intimité. »

Cet ami, dans le sein duquel sa nature aimante éprouvait le besoin de s’épancher, cet ami cherché au travers des déceptions et des souffrances, Coillard allait peu à peu le découvrir.

Maintenant que nous savons ce que Coillard pensait de ses camarades, voyons un peu ce que les camarades de Coillard pensaient de lui : c’est un Suisse qui parle, à cinquante ans de distance.

« Coillard était notre aîné. Cela se sentait un peu dans nos rapports avec lui. Il était très sérieux ; mais nous le trouvions un peu sentencieux, et nous allions même — horresco referens ! — jusqu’à lui attribuer un peu de pose. Nous avions fait nos études classiques en paix et à l’aise. Coillard avait dû, à force de volonté, conquérir ce qu’il savait . Nous aurions dû être plus justes. Je crois vraiment que notre qualité de Suisses nous mettait parfois un peu sur la défensive. Coillard n’était pas chauvin, loin de là. Mais, à cette époque, la France était toute couverte des fumées de la gloire militaire. Il en venait quelques bouffées jusque dans notre petit cénacle. On souriait de notre pays, de ses institutions minuscules, de ses semblants de soldats. Cela nous déplaisait fort,

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