UNE LEÇON D’ÉQUITATION %!\ I
peu fréquentée du bois. En vain ! Nous rencontrons partout des désœuvrés qui s’arrêtent tout ébahis à la vue d’un si singulier spectacle et se mettent à faire chorus avec l’escorte de gamins qui nous poursuit en criant : « Les quarante sous du bois de Boulogne ! les quarante sous du bois de Boulogne ! » Gomme l’aîné, j’étais à la tête ; tout essoufflé, j’essayais de temps en temps de me retourner et d’appeler mes amis. Impossible de faire quitter le pas à nos rosses et d’arriver à chevaucher au moins deux de front. C’était une lutte, mais si drôle, que nous-mêmes, nous riions plus fort que les passants et les gamins.
« Messieurs, nous cria le garçon, la course (l’heure) va finir, en êtes-vous pour une autre? » — « Non, merci, ça suffit ! » — Sur ce, il nous fait tourner bride et les rosses, sentant qu’elles retournaient à l’étable, commencent à trottiner en chancelant sur leurs jambes. Arrivés, les pantalons refoulés aux genoux, nous mettons pied à terre au milieu des huées et des quolibets, nous payons notre écot et nous nous esquivons avec le fou rire, ne regrettant nullement l’aventure des « quarante sous du bois de Boulogne ». M. Casalis, lui aussi, en rit de bon cœur avec nous. Il avait prévu que cette expédition tournerait à la Don Quichotte et il ne s’était pas soucié d’en faire partie.
Au milieu de ce genre de vie qui répondait parfaitement aux goûts de Coillard, au moment où il allait pouvoir se livrer pleinement à cette préparation tant désirée et qui semble si nécessaire pour tout missionnaire, Dieu fit retentir un appel qui vint tout bouleverser. Du reste, dans la vie de Coillard il en a été constamment ainsi. Coillard éprouva la vérité de ce mot d’un chrétien : « Avec Dieu, on n’est jamais sûr de rien. »
Vendredi 20 février i85y. — Ce matin, Eugène Casalis me prend à l’écart et me dit que son père, le directeur, a
F. COILLARD
F. COILLARD
l'intention de proposer au Comité de me faire partir avec M. Daumas.
Je n’en puis revenir d’étonnement et de joie. Cette idée m’empêche de travailler, elle me poursuit sans cesse. Comment! moi, partir! moi!... Me voici, ô mon Dieu, pour faire ta volonté !
La confidence qu’Eugène Casalis m’a faite ce matin m’a terriblement occupé. J’ai prié, j’ai pu dire au Seigneur : Fais de moi ce qui te semblera bon ! Oh ! qu’il daigne luimême faire de moi ce qui lui semblera bon !
Samedi 21 février. — Je crois qu’au fond Eugène a attaché une importance trop grande à ce que MM. Casalis et Boissonnas ont dit à mon sujet. Cependant je ne serais pas étonné que M. Casalis proposât effectivement de m’envoyer avec M. Daumas. Qu’ai-je à faire dans de telles circonstances ? Ecouter ma volonté? Non, non. Seigneur, dirige tout pour ta plus grande gloire, et si tu veux m’envoyer, que je sache ne m’appuyer que sur toi, sur toi seul ! Mais que je sache attendre patiemment la manifestation de ta volonté ! Si j’écoute mon désir, je voudrais être en Afrique; si je me considère moi-même, je recule devant mon incapacité. O mon Dieu ! tu as dit : « En vous tenant tranquilles et en repos je vous aiderai. » Donne-moi donc de me tenir tranquille et en repos en regardant à toi!
Lundi 23 février. — 11 paraît que mon départ pour l’Afrique va être à l’ordre du jour pour le Comité prochain; Casalis m’en a parlé hier en particulier. Je suis étonné que son père ne m’en dise rien, rien du tout. O mon cher Père céleste! que te dirai-je? Tu sais pourquoi tu veux qu'il en soit ainsi !
Mercredi 2Ô février. — Je ne puis démêler les divers sentiments qui m’animent. Je crains que M. Casalis ne fasse pas sa proposition au Comité; je voudrais partir et cependant je voudrais compléter mes études.