LE CHAMP DE BLE EN FEU
inexplicable, ces immenses tas d’herbes et de broussailles ont brûlé les roseaux verts, le feu a longé le champ de tous côtés, enflammé des tas de bûches, des troncs d’arbres même, au milieu du champ de blé, et cependant il a épargné le blé; pas un épi n’a été brûlé. Et ce blé est si mûr que la paille se brise au toucher !
Waddell n’y comprenait rien; il prit lui-même quelques épis et les mit devant le feu, ils s’enllammèrent avec rapidité, comme de la paille sèche. Je conduisis Mlle Kiener au champ — Ghristina était trop malade pour y aller — et elle s’émerveilla comme nous. Le terrain qui n’est que de la tourbe, brûlait encore par places, au milieu du blé. Les bûches qu’on en avait sorties fumaient encore; les garçons qui moissonnaient se brûlaient tellement les pieds dans ce foyer ardent qu’ils ne pouvaient avancer qu’en jetant des seaux d’eau devant eux, et cependant ce blé mûr et archisec était là, intact, avec ses magnifiques épis ! Peu de personnes le croiraient. Nous, nous recevons à nouveau ce blé de la main de notre Père céleste et, en méditant sur le miracle de sa bonté, nous disons : « C’est bien comme lui. 11 fait tout bien, tout avec amour. j>
2 octobre i8gi . — Hier soir, après la prière, Waddell a tué un énorme serpent de plus de quatre pieds de long. Il vivait sous des caisses vides. La lanterne l’intrigua, il mit la tète dehors; mal lui en prit, car, d’un coup de feu, Waddell la lui coupa. Ce Waddell est un nouveau saint Patrice x. C’est étonnant le nombre de serpents qu’il a déjà tués, mais ils foisonnent.
La nuit dernière, visite du léopard: fatigué de nos poulets qu’il exterminait, et ne pouvant facilement arriver aux veaux, il s’est avisé d’attaquer les porcs; c’est le cinquième
i . Saint Patrice est représenté marchant sur des serpents.
qu’il me prenait. Il l’a emporté, sautant trois barrières et palissades, mais, à quelque cent pas, if s’est arrêté et a commencé son repas. Un gigot lui a suffi. Il a laissé le reste pour le soir, mais il trouvera au kraal un fusil chargé et une trappe. Waddell et André et tous les garçons lui ont donné la chasse, mais en vain. Dieu veuille nous accorder une délivrance.
g heures du soir. — Dieu a entendu nos prières, et nous a accordé cette délivrance. Nous la lui avions demandée ce matin et ce soir au culte. Nous étions encore à genoux, avec les enfants, que nous entendions un coup de fusil. Je m’arrêtai tout court dans ma prière, pensant que personne ne m’écouterait plus, et tous les garçons armés d’assagaies et munis de lanternes coururent au piège, mais non sans qu’André eût d’abord hésité, disant que c’était inutile. Dix minutes après, les cris des femmes annonçaient une victoire. « Oh! remarqua Waddell, comme le dit André, le léopard est fin, il se laisse difficilement prendre; le coup part, mais le manque. C’est probablement une hyène tout simplement. » — « Mon ami, lui répondis-je, si même c’était une hyène, nous remercierions Dieu, mais ce n’est pas la hyène que nous avons demandée à Dieu, c’est le léopard. » Pendant ce temps, la bruyante procession entra dans la cour, portant le léopard en triomphe et le déposant à nos pieds.
Pour moi, c’est une lueur de plus qui annonce que notre sombre nuit passe et que Je jour va luire, ce beau jour que nous attendons ardemment, où nous verrons la gloire de Dieu.
jo octobre i8gi . — Nous nous sentons l’esprit fatigué et le corps aussi. Ma pauvre Ghristina passe la plus grande partie de son temps sur son lit, et c’est à peine si elle peut parler. Elle est blanche comme de la cire. Pas de sommeil, pas d’appétit.
Phot. G.Pénabert
Hélio^. Dujardin
^ X cr
A LEALOUY
cc Un des derniers cantiques que nous chantions souvent, écrit Coillard 1 quelques mois plus tard, un des derniers que, à sa requête, je lui aie chanté pendant qu’elle m’accompagnait sur l’harmonium, c’est un beau chœur du recueil de Sankey : cc We, we sighted the golden gaie ! y> Pendant que, le soir, on mettait la table et servait le dîner, si elle se sentait un peu de force, elle ne manquait jamais de prendre ma place à l’harmonium et de me dire : <c Chantons lhe golden gâte ! » J’étais bien loin de m’imaginer qu’elle était en vue de cette « porte d’or » ; mais elle en avait conscience, elle, et un reflet de la gloire du ciel brillait déjà dans cette âme si détachée des choses de ce monde. »
Mme Coillard se traînait hors de son lit pour le culte de famille ; elle ne pouvait plus chanter, elle ne pouvait même plus s’agenouiller, « mais je puis encore jouer de Pharmonium pour soulager ta voix, » disait-elle à son mari. C’était une grande joie pour
elle.
Le jeudi i5 octobre 1891, M. et Mme Coillard décidaient de se rendre à la capitale ; le voyage se fit facilement ; le dimanche matin, Mme Coillard fut attaquée, à deux reprises, par une sorte de vautour apprivoisé, mangeur de serpents ; dès lors, elle fut très mal ; elle put cependant assister aux deux cultes ; à celui du soir, Litia, revenu depuis peu de Mangouato et qui avait déjà déclaré à Coillard, à Séfoula, qu’il était converti, en fit profession publiquement.
La petite assemblée était sous l’empire d’une impression très solennelle. Litia avait à peine parlé que Mokamba 2 pleurait à chaudes larmes, et quand je lui adressai la parole, il ne put plus se contenir et il éclata en sanglots. Oh 1 pour
1 Lettre à M. E. Lacheret, Séfoula, 6 avril 1892.
2. Jeune homme de la famille royale, dès lors premier ministre. Il avait accompagné Litia à Mangouato.
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
voir un Morotsi pleurer, j’aurais bien fait ’cent lieues il y a quelque temps. Et un Morotsi, un homme, un personnage ici, pleurant sur ses péchés, oui, c’est un spectacle digne des anges. L’émotion nous gagna et nous bouleversa. J’eus de la peine à conduire le chant.
Lëalowji , lundi ig octobre i8gi . — Nous venions de souper; j’étais assis au chevet de Christina, quand quelqu’un vint frapper à la porte. C’était Mokamba qui venait me dire que lui aussi a trouvé Jésus : « Longtemps, dit-il, même avant d’aller à Mangouato, j’ai lutté pour étouffer la voix de ma conscience réveillée et pour cacher aux autres ce qui se passait en moi, mais Jésus et sa grâce ont vaincu. La cause de mon émotion d’hier, c’est que je sentais combien je suis misérable. Je suis comme le brigand sur la croix, j’ai couvert mon Sauveur d’opprobre et de mépris. » Le vent souffle, Dieu soit béni !
Séfoula, vendredi 23 octobre . — Christina était si mal que nous décidâmes de reprendre, mercredi matin de bonne heure, le chemin de la maison. Le soleil au milieu du jour était ardent, on sentait comme une pluie de feu vous tomber sur la tête. Ma pauvre malade souffrit horriblement ; nous arrivâmes pourtant, sans accident, à 4 heures de l’après-midi.
Elle s’est mise tout de suite au lit et, depuis lors, elle a été en proie à une fièvre violente presque incessante. Hélas ! je ne puis pas encore dire qu’il y ait du mieux, loin de là. Mais nous nous attendons au Seigneur ; il verra sûrement notre détresse.
Christina est pénétrée du sentiment qu’elle va bientôt quitter ce monde. Elle a passé tout le jour à s’humilier devant Dieu, et, de temps en temps, elle éclatait en sanglots et laissait échapper des expressions comme celles-ci : « Je suis une pauvre créature ! Oh ! la dernière des enfants de Dieu ! Mon Dieu, aie pitié de moi! pitié! »