‹ François CoillardChapitre 102 sur 282 · MALADIE DE M · texte numérisé non relu

MALADIE DE M

COILLARD'

me

Dans la matinée, je m’imaginais qu’elle allait mieux :

« Prends courage, lui disais-je, demain tu seras tout à fait bien. » — « Non, mon bien-aimé, ne t’abuse pas, jamais plus je n’irai mieux, » et, me regardant fixement, elle fondit en larmes : (( Bientôt, bientôt, tu n’auras plus ta Ghristina. » Elle se plaignait d’une grande faiblesse dans les jambes et ne pouvait pas se lever sans risquer de tomber, mais j’étais là. Elle dormit, la fièvre avait quelque peu cédé; grâce à Dieu elle surmonta le sentiment de sa misère qui l’avait rendue si malheureuse toute la nuit et tout le matin. Ges trente ans de mission et de vie conjugale ont passé devant elle. <r O mon bien-aimé! que c’est sérieux ! que c’est grave. Qu’elles ont vite passé toutes ces années! et combien j’ai peu fait! Mais elle ajoutait et elle répétait constamment : « Le Seigneur est bon et sa miséricorde dure à toujours. »

Elle était douce et sans aucune impatience; tout ce qu’on faisait pour elle amenait un rayonnement sur sa figure et une affectueuse parole sur ses lèvres. Elle aimait tendrement Mlle Kiener. Elle était touchée par les attentions et le dévouement de Waddell et elle disait : « Dieu a été bon de donner Waddell et Élise, tous deux 'ont été un tel soutien et une si grande bénédiction. » Depuis ce moment, elle fut vraiment heureuse et apaisée.

La nuit fut sans sommeil, le lendemain, samedi 2 4 octobre, au matin, elle était un peu mieux; elle fut heureuse que Litia et Mokamba fussent venus pour le jour du Seigneur. De nouveau une nuit d’insomnie.

Le dimanche 25 octobre, elle semblait si bien que non seulement je pus célébrer les cultes, mais elle ne voulut pas que Mlle Kiener restât auprès d’elle. « 11 faut qu’elle aille, disaitelle, elle aidera pour le chant. » Ge fut une grande privation pour elle de ne pas aller à l’église et de ne pas parler aux femmes sur sa véranda, comme elle avait l’habitude de le

2l\0 F. COILLARD MISSIONNAIRE Al) ZAMBEZE

faire. Elle leur envoya un message et me fit raconter comment Mokamba avait parlé au service du matin et ce qu’André avait dit au service du soir : il avait répété, d’une façon intelligente, et illustré à sa manière la méditation du matin sur le siège de Samarie et les quatre lépreux; elle en fut toute heureuse, car elle me trouvait généralement sévère pour les discours publics d’André.

Gomme elle dormait l’après-midi, nous eûmes, pour la première fois sans elle, notre culte en anglais.

Suivit une nuit sans sommeil pendant laquelle il y eut un orage et de la pluie.

Le temps avait été terriblement chaud et la chambre était étouffante; enfin je pus lui dire qu’il pleuvait. S’asseyant alors sur son lit: « Laisse-moi voir, » dit-elle. Et comme je la tenais devant la fenêtre : « Oh ! quelle délicieuse pluie,» s’exclama-t-elle à plusieurs reprises.

La journée du lundi (26 octobre) se passa tranquillement.

C’était très doux d’être auprès d’elle. Lorsque je m’éloignais un instant : cc Gomme tu as été loin longtemps, me disait-elle. Je ne te vois jamais assez, au gré de mon cœur. » Elle s’efforçait de s’asseoir sur son petit lit, et je me tenais en face d’elle. Elle me regarda longtemps en silence et je remarquai des larmes dans ses yeux et ses lèvres tremblaient et se serraient comme lorsqu’elle essayait de maîtriser une profonde émotion. Puis, saisissant ma tête et mes mains, elle éclata : « O mon bien-aimé, tu vas bientôt être seul, oui, tout seul. Tu n’auras plus ta Tiny, mais le Seigneur est bon et sa grâce dure à toujours. » Elle pleura abondamment. Peu à peu sa parole s’embarrassa, ses yeux prenaient,

MORT DE Mrae COILLARD

par moments, une étrange expression; puis survinrent des rêveries ; les difficultés de cette année, si fertile en événements, lui revenaient et j’étais le centre de ses pensées : ails te calomnient, mon bien-aimé, s’écriait-elle. Oh! combien je souffre pour toi. Que le Seigneur t’aide! » Quand elle reprenait ses sens, sa voix était douce.

A une nuit sans sommeil succéda la plus paisible des journées (mardi 27 octobre) ; elle ne ressentait aucun mal, elle était seulement faible. Je voudrais pouvoir me rappeler toutes les belles choses qu’elle dit. Elle était pleine de pensées d’amour, préoccupée de M,le Kiener et d’André. Quand je lui offris de voir André et Waddell, elle répondit avec un regard singulièrement profond : « Aujourd’hui, je suis fatiguée ; demain, peut-être. »

A plusieurs reprises elle demanda que nous priions Dieu de lui donner le sommeil : « Vous n’avez pas besoin de dire plus. » Nous le fîmes.

Vers 10 heures du soir, elle s’endormit; à 2 heures du matin (mercredi 28 octobre), elle se réveilla légèrement, puis se rendormit d’un sommeil sur la nature duquel je ne pouvais me méprendre. Oh! quelle angoisse fut la mienne! Dans mon désespoir, je criai à Dieu et il me donna un peu de calme. Au matin, sa figure tendrement aimée portait déjà l’empreinte de la mort, oc Encore un regard de les yeux aimés, encore un mot, un seul, de tes chères lèvres ! » Mais non, elle est déjà bien loin, sur les rives du Jourdain ; ses pieds plongent dans scs eaux froides, elle nage dans ses ondes agitées, non plus, cette fois, portée par des Zoulous 1 mais par des anges, et soutenue par les bras éternels.

Je vois tout cela comme de loin. André entre, regarde plein

1 . Allusion à un incident qui s’était passé les premières années du mariage de Coillard et qui a fait le sujet d’une poésie de M. Théodore Monod. Sur le Haut-Zambèze, p. 4^4 et 58 1.

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

Page 1