Lettre à M. F. de Rougemont, Séfoula, \l\ novembre
t'OULA — TOMBE DE M mn GQIEEARD
ENTERREMENT DE Mme COILLARD %[\?i
les principaux de la nation, dont Litia, avec un message. La fosse fut creusée sous un bel arbre où M. et Mme Goillard allaient souvent ensemble et à remplacement dont Mrae Coillard elle-même avait souvent dit : « Voici l’endroit où je voudrais dormir. »
Dieu me soutint, comme je le lui avais demandé et au delà de toute attente. A la levée du corps, je lus le psaume xxxix, nous chantâmes, en sessouto, les paroles favorites que Christina répétait toujours : « Dieu est bon et sa miséricorde demeure à toujours. » Je priai, puis le cortège se mit en marche. Pendant la route, je répétai quelques versets, mais ma voix était faible.
Au bord de la fosse — dans laquelle on fit doucement descendre le corps avec des cordes — j’adressai quelques paroles sérieuses à ces Barotsis qui étaient là assis, tout ébahis. Je leur dis que « leur mère » était morte pour eux comme le Sauveur ; non pas qu’elle pût, comme lui, les sauver, mais qu’elle voulait leur faire connaître le salut ; qu’elle n’avait jamais joui d’une bonne santé au Zambèze, à Séfoula surtout, mais qu’elle n’avait jamais voulu quitter son poste ; que la conversion de Litia et les pleurs de Mokamba avaient été, pour elle, un rayon de joie. Puis je fis appel à tous, par catégories; les garçons et les filles de la maison ne furent pas oubliés, puis les femmes ! Pas une femme convertie !
Suivirent le chant de triomphe de la résurrection, du recueil sessouto : « Jésus est ressuscité des morts, » une prière, et la clôture. Alors, mes forces étant à bout, je me laissai choir sur un siège et nos garçons comblèrent la fosse. Je ne pleurais pas; mes larmes, Dieu les avait taries pour le public. Je rentrai à la maison brisé.
Jeudi 2 g octobre , 4 heures de V après-midi. — Maintenant tout ce qui est public et apparent est fini. Ma bien-aimée repose dans son tombeau. O mon Dieu! que la maison est
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vide ! que la solitude est grande ! Ne me le disait-elle pas encore l’autre jour?
Et le soir, seul dans cette chambre qu’elle vient de quitter... Dieu sait quelle nuit j’ai passée et ce que j’ai souffert.
Quelques mois après, dans une lettre au Comité de Paris1, Coillard rendait ce témoignage à celle qu’il pleurait :
« Ce qu’elle a été pour l’œuvre du Lessouto à Léribé, pour nos expéditions et pour la mission du Zambèze, Dieu seul le sait. Elle s’était franchement donnée. Elle n’a jamais hésité devant les sacrifices qui lui coûtaient le plus pour suivre le Maître où qu’il l’appelât. Elle n’a reculé devant rien, quelque souffrance et quelque privation qu’elle eut à endurer. Son héroïsme à elle consistait dans une lutte de chaque jour. Elle était éminemment femme, elle avait une grande défiance d’elle-même, mais, à la voir si courageuse, si calme et si sereine quand elle s’était retrempée dans la communion de son Dieu, personne n’eût pu soupçonner ses craintes et ses faiblesses. Je ne dirai pas qu’elle était l’âme de la mission, non, l’âme en est ailleurs, hors des atteintes de la mort, mais elle en était l’un des plus puissants ressorts. Et ce ressort est aujourd’hui brisé. Douée d’un bon sens éminemment pratique, vivant dans une atmosphère intellectuelle et spirituelle toujours élevée et pure, sans patois de Canaan, elle s’exprimait sur les sujets religieux, comme sur tout autre, avec une clarté, une fraîcheur, une beauté et une simplicité qui nous étonnaient.
« La supériorité de son esprit ne s’imposait qu’à ceux qui ne marchaient pas droit. Car rien ne la faisait souffrir comme le manque de droiture. La notion qu’elle avait du
i. Séfoula, 25 avril 1892.
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devoir ne lui permettait jamais, quand le devoir était clair, de consulter la chair et le sang. Elle avait, sur l’œuvre des missions, des vues larges, assaisonnées de bon sens écossais. Mais ce n’est pas son panégyrique que je fais, car elle serait la première à s’en étonner. Elle a fait ce qu’elle a pu. Elle se repose de ses travaux et ses œuvres la suivent.
« Ce qu’elle fut pour moi, aucun langage ne peut le dire. J’avais reçu une faveur de PEternel. Je le bénirai toute l’éternité pour ces trente années de souffrances, de luttes, de joies et de travaux communs — trente années de deux existences confondues en une seule. Je ne dirai pas ce que j’ai perdu, Dieu seul le sait. Il me reste au moins le souvenir de sa vie souvent si rude, toujours si belle, et ce souvenir me sera une source de bénédictions. Je ne m’habitue pas au vide et au silence qui régnent autour de moi. Je souffre, mais je ne murmure pas. «Je mets la main sur la bouche parce que c’est PEternel qui l’a fait, » et je le sais « il fait bien toutes choses. » Elle est entrée dans la gloire, dans le repos éternel des saints, le portail de l’éternité s’est refermé sur elle, et je suis désormais tout seul dans cette vallée de larmes et de ténèbres. Mais le ciel est tout près et c’est une glorieuse réalité. Dieu, j’en ai fait l’expérience, est le « Père des consolations. » Il m’a soutenu et sa grâce me suffira jusqu’au bout.
« J’ai senti, dans ces circonstances si solennelles, tout ce que la présence de Jésus a de réel et de vrai. Je suis terrassé comme la vigne que la violence des orages a arrachée de ses supports et qui balaie la boue. Mais, par sa grâce, je me relèverai, sans force peut-être, avec un cœur brisé, pleurant sous les coups de la serpette du divin vigneron, mais me cramponnant plus que jamais au Rocher des siècles. Sa force sera ma force. L’œuvre à laquelle nous avions joyeusement donné nos vies, consacrée de nouveau par la soûl-
france, me sera doublement chère. Ah! veuille la grâce de Dieu me rendre capable d’une consécration de moi-même plus- entière, d’un renoncement plus vrai, d’un zèle plus ardent et plus éclairé, d’une puissance plus grande de foi et d’amour! »
5 novembre i8gi. — Huit jours de mon veuvage ! Quelle vie ! Il me semble que c’est toute une année déjà. Ce que je soulfre, Dieu seul le sait. Non, je ne puis encore en croire la réalité. Mais sa place est vide. Je suis sombre, par moments, j’éclate.
Dimanche 8 novembre, soir. — Que ces deux dimanches ont été longs et tristes ! Pauvre moi! Oh! si seul! J’ai tant de peine à m’appliquer ! Je suis comme un somnambule en plein jour. Cependant j’ai pu prêcher, malgré mon mauvais rhume.
Dimanche dernier, j’ai parlé de la résurrection et de ma chère Christina. Aujourd’hui, j’ai parlé du ciel. Dimanche dernier, à notre petit culte en anglais, j’ai parlé sur Philip— piens iii, îo : « Afin de connaître Christ. » Le sujet m’a inspiré et m’a entraîné. Quand j’ai été voir le roi des Belges, on m’a introduit, après une longue antichambre, dans une pièce où se trouvait un monsieur tout chamarré. Je le pris pour le roi et, me courbant autant que mon pauvre dos pouvait le permettre, je commençai à balbutier quelque banale salutation, quand les officiers me reprirent : « Ce n’est pas le roi, c’est seulement son aide de camp. » Mais quand les deux battants de la pièce voisine furent ouverts et que le chambellan s’écria : « Sa Majesté, le roi! » il n’y eut pas de doute. C’était bien lui, un bel homme qui s’avança vers moi en souriant, me tendant la main et m’offrant un fauteuil. Quand je verrai Jésus, mon Jésus, pas d’erreur possible l
Aujourd’hui nous avons continué: « La puissance de sa