‹ François CoillardChapitre 106 sur 282 · A M. F. de Rougemont, Séfoula, i4 novembre · texte numérisé non relu

A M. F. de Rougemont, Séfoula, i4 novembre

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

plus longues ligures pour l’occasion, c’est assez. Toi, tu as enterré ton mort, tu t’en es acquitté en homme, il faut maintenant recommencer la vie. » Je le regardai à mon tour et il baissa les yeux. Il me fut donné de lui adresser des paroles sérieuses, sévères, dures à entendre, des reproches sur sa conduite chicanière et hostile durant ces deux dernières années. Il en reconnut toute la justesse et en exprima un grand regret. Avec une émotion peut-être mal contenue et qu’il semblait partager réellement, je lui montrai toute l’injustice et la cruauté de ses procédés envers moi qu’il accusait de le tromper méchamment. Je parlais sans amertume, mais l’occasion était unique. « Te souviens-tu, lui dis-je, de ce certain entretien où tu me demandais de te dire franchement ce que les révolutionnaires disaient de toi? » — « Oui, tu m’as répondu que je tuais les gens sans raison. Et tu me citais le cas de Mochaoana et des six autres. » — «. Eh bien, je n’ai pas oublié ta réponse. Tu m’as dit alors que ce n’est pas toi qui as mis à mort ces gens-là, mais d’autres qui t’y ont poussé. Tu n’étais que leur instrument. C’est pourtant toi et bien toi qui es le meurtrier devant Dieu et devant les hommes. C’est ton malheur d’être si faible que tu es la victime du premier mauvais conseiller qui se trouve sur ton chemin ; tu sacrifies tes meilleurs amis. »

Je lui fis alors l’historique de ses efforts pour obtenir le protectorat de l’Angleterre que je fus loin de seconder d’abord; puis l’arrivée du représentant de la Compagnie, etc. Puis nous en arrivâmes, tout naturellement, sur le terrain religieux. 11 dit qu’il devait, en effet, reconnaître qu’il y avait eu recul chez lui, et que, à part la conversion qu’il ne comprend pas, il aime pourtant les choses de Dieu. Son malheur à lui c’est d’avoir été séparé de son missionnaire et de n’avoir personne qui s’occupât ni de son âme ni de son village. Je lui dis qu’il avait tort, qu’un grand nom-

A LÉALOUY

Mg

bre d’amis, sans parler de moi, de nous ses missionnaires, priaient ardemment pour lui ; seulement ces prières c’étaient des charbons ardents entassés sur sa tête. Je lui donnai, en même temps, l’assurance qu’un missionnaire viendrait s’établir près de son village, à tout risque. 11 sourit de plaisir et nous nous mîmes à genoux.

Quelle journée ! Quelle émotion quand je fus seul !

Le 23 novembre, Goillard revenait à Séfoula.

Elle n’était pas là pour m’ouvrir la porte et me donner son baiser. André était à la chasse. Waddell et Mllc Kiener accoururent, je les saluai et j’allai m’enfermer dans cette chambre à coucher si grande, si silencieuse, si vide et pourtant si pleine d’elle.

Chaque fois que je vais à Léalouyi une pensée m’obsède. 11 faut quelqu’un résidant là. C’est un champ que ce village, une grande chaire d’où on peut évangéliser toute la nation. Or, qui ira? Le poste ne sera pas facile ét le lit ne sera pas doux, pour moi surtout. Cependant je suis tout prêt, si seulement je puis entendre bien distinctement la voix de mon Maître. J’ai peur d’y aller sans qu’il m’envoie et de prendre la place de celui qu’il y appelle et qui y serait béni. Mais, s’il m’appelle, je lui demande la grâce d’obéir sans arrièrepensée. Il sait que je désire me consacrer plus entièrement, sans réserve, et employer le mieux possible, c’est-à-dire dans une complète obéissance, ce qui me reste de force et de vie. Cette perspective entraîne beaucoup de choses. Il faut me décider à me sevrer de tout et de tous, peut-être même d’André, à renoncer à tous mes autres rêves d’évangélisation. Je crois pouvoir tout envisager avec calme et résolution. Une seule difficulté qui me paraît insurmontable, ce sont les constructions. Je n’ai plus la force de construire

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

et de commencer tout à nouveau sur un nouvel endroit. Et je le pourrais, que je n’en aurais pas le temps, si je vais là pour m’occuper d’évangélisation et d’enseignement. Mais si le Maître m’appelle, il pourvoira à tout. Seulement je lui demande ardemment que son appel soit si clair, si indiscutable qu’il ne me laisse, ni à moi ni à mes frères, l’ombre même d’un doute.

« C’est le 28 novembre1, il est 10 heures du matin, il y a donc un mois, jour pour jour et heure pour heure, qu’elle rendait le dernier soupir et que Jésus recevait son âme dans les palais du ciel. Quelle longue vie que cette vie de tout un mois ! Mon cœur est déchiré, et mon corps est malade. Le Seigneur ne me relèvera-t-il pas? Je suis sans force.

« Tout ce que je fais, je le fais machinalement, sans entrain, sans énergie, sans intérêt, si ce n’est la prédication qui me fait du bien et me sort de moi-même. Je sens pourtant bien que Jésus est là. Je jouis de sa communion. Je souffre, mais je ne me sens pas disposé à murmurer. 11 111’est donné de pouvoir baiser la main toujours pleine de tendresse qui vient de me prendre la meilleure partie de moi-même. « Les choses invisibles » ont pris du corps, du relief et sont devenues pour moi des réalités resplendissantes de lumière. Il est bien des questions que je me pose auxquelles j’avais à peine pensé. Il me semble aussi entrevoir déjà le bout de la carrière. Mais je ne suis pas impatient. Le Maître sait, lui, où il me veut. Je n’ai pas de plus grand désir que de lui obéir et de lui plaire. Je lui demande, constamment et avec ardeur, de me montrer bien clairement ce qu’il veut que je fasse. Je crois que je suis prêt à tout : à rester à Séfoula, à aller me fixer comme évangéliste à la capitale, à porter

Page 1