‹ François CoillardChapitre 112 sur 282 · A M. Frédéric Ellenberger, Séfoula, 4 mars · texte numérisé non relu

A M. Frédéric Ellenberger, Séfoula, 4 mars

UNE nouvelle station

De nombreuses difficultés surgirent encore entre le roi et Coillard. La santé de celui-ci s’affaiblissait ; il avait beaucoup de peine à marcher, même à se tenir debout ; il ne pouvait ni manger ni dormir.

c( J’ai toutes les peines du monde à aller de ma triste chambre à coucher à mon cabinet d’étude1. Mais je ne suis pas alité, je 11e suis pas malade. Je me sens fatigué. Paul, lui, me disait que c’était le commencement de la fin : « Quand les vieillards se disent fatigués c’est que l’heure du repos approche. » — « Allons donc, Paul, je ne suis pas un vieillard, voyons! » Et le brave garçon sourit. Ce qui alarme peut-être un peu Mlle Kiener et Waddell, qui tous les deux sont aux petits soins avec moi, c’est que c’est ainsi que ma bien-aimée femme a commencé à être malade. Autrement, je me sens assez bien et je jouis extrêmement de la prédication, pour laquelle le Seigneur me donne des forces au delà de toute attente.

« Waddell prépare activement les matériaux de construction pour la nouvelle station de Léalouyi. Le petit, tout petit mamelon que le roi et moi avions choisi pour y bâtir, est complètement submergé. Donc il faut regarder ailleurs. Léwanika m’indique le seul monticule qui reste: ce fut pendant longtemps, et presque tout récemment, le cimetière des chefs de Léalouyi, c’est un plateau un peu plus large que l’autre, de quelques dizaines de mètres plus éloigné du village, et qui est encore de deux pieds au-dessus du niveau de l’eau, un petit îlot infesté de souris que nous détruirons et d’innombrables armées de fourmis guerrières ( séouroui ) dont nous ne pourrons pas nous garantir.

« Le roi est mieux disposé, mais il se livre tout entier à

1. Lettres à Mme Françoise Gauthier et à Mme Alfred Boegner, Séfoula, 27 juillet et 12 mai 1892.

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une incroyable passion : celle de se procurer de l’argent par tous les moyens imaginables et d’amasser le plus possible. Il envoie notre pauvre André à la tête d’une troupe de gens pour s’enquérir, à Mangouato, à Prétoria ou ailleurs, du prix des marchandises et des gages qu’on donne aux jeunes gens. Il ne recule devant rien, tous les moyens lui sont bons, il lui faut de l’argent. Il loue ses canots à des prix absurdes, vend du miel, des oiseaux qu’on lui apporte, des écuelles de sa propre confection aux aventuriers qui le visitent, sans s’apercevoir que c’est déroger à sa dignité. Une fois lancé dans cette voie, il peut aller loin et nous rendre la vie très difficile.

« Il a une autre lubie : il est jaloux des jeunes gens dressés à mes travaux et à mon service. Du moment qu’un jeune homme est dégrossi et lui plaît, il me l’enlève, mais toujours par des moyens détournés. Pour peu qu’il continue, nous allons bientôt nous trouver sans ouvriers et entièrement à sa merci. Pour la poste, il n’est pas de tracasseries qu’il ne m’ait faites pour qu’elle passe par ses mains d'abord, même quand je payais les exprès. Maintenant que je lui ai tenu tête, il commence à comprendre que je suis sérieux et que je n’entends pas badinage sur ce point.

« Ce sont là les petites épines du sentier. On ne s’en doute pas dans votre pays aux routes macadamisées et on se douterait encore moins de la peine que causent ces incessantes égratignures. Quand je serai près de Lévvanika il faudra bien que tout cela change un peu. Mais, à Léalouyi, je ne serai pas sur un lit de roses, c’est certain.

« Il nous semble que l’esprit de Dieu commence à souiller : il y a un petit mouvement autour de nous, le frissonnement des feuilles. Nos auditoires sont, en effet, un peu plus nombreux et surtout plus sérieux. J’ai formé une petite classe de « bien disposés », de trois femmes et de quelques

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