COURRIERS PERDUS ' 3 1 I
Coillard, dont la santé était toujours chancelante, s’apprêtait à s’y rendre. Ce départ parut particulièrement solennel.
Dimanche 3 juin. — Cette journée a été remplie comme si c’étaient les derniers messages que j’eusse à donner à mes pauvres gens d’ici. J’en avais fait un sujet de prières ardentes. J’ai prêché avec de violentes émotions sur l’enfant prodigue et j’ai chanté un solo.
5 juin. — A midi, comme nous commencions à goûter, Léwanika s’est fait annoncer. Il est resté jusqu’à la nuit. Nous avons un p§u causé, nous avons lu ensemble surtout la Parole de Dieu, il y mit tout son cœur. Qu’est-ce donc qui l’empêche de faire le grand pas? Il paraît si près!
Mardi soir , 12 juin i8g4 • — Léwanika est venu cet aprèsmidi. Cela me dérangeait beaucoup. J’ai demandé à Dieu sa grâce. Ce fut une des meilleures visites qu’il m’ait faites. Il me disait combien il était triste à la pensée de mon départ : « Que ferai-je? Avec qui causer? Avec qui lire? Et maintenant que l’œuvre commençait à marcher un peu, tout va aller à reculons, les auditoires, l’école. » Je le pressai de se donner au Seigneur. Il me dit que ses deux grandes difficultés étaient d’abandonner toutes les pratiques païennes auxquelles la nation tient et de trouver parmi toutes ses femmes une seule qui le comprenne et qui l’aime, cc Pourquoi t’arrêter à tout cela? lui dis-je. La grande affaire pour toi c’est d’abord de te donner à Dieu, de régler ta position vis-à-vis de Dieu, sans calcul et sans hésitation, et tout le reste s’arrangera. » Il voulait à toute force revenir sur ce sujet. Nous causâmes longtemps. Il avait l’air très heureux. Il ne partit qu’à la nuit.
Leroi n’était pas le seul qui fût ébranlé; Mokamba, Litia, Mamoramboa, la première femme de Léwanika, tous, semblaient beaucoup plus sérieux.
3 12 F. COILLARD — MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
« L’école a repris, écrit Coillard1,* nous avons de beaux auditoires de trois cents à trois cent cinquante personnes et des auditoires attentifs, sérieux. Dimanche dernier, à l’exception d’un enfant qui est sorti, personne n’a bougé. C’était beau de voir ces pauvres gens les yeux braqués sur moi, et buvant à longs traits les choses de Dieu. Pourquoi ne se convertissent-ils pas? La principale femme du roi, qui me faisait une longue visite hier, me disait qu’aujourd’hui tout le monde — son monde à elle, le monde du sérail bien entendu — aime les choses de Dieu. Mais la conversion entraîne des conséquences qui bouleverseront tout l’édifice social des Barotsis. Ils le sentent et ils en ont peur. »
Peut-être Coillard s’attendait-il, pour les derniers temps avant son départ, à une décision franche de Léwanika ou de tel autre.
Dimanche soir , 2 4 juin. — Le voilà donc passé mon dernier dimanche. Je suis comme un homme qui a fait ses adieux tout de bon.
Fatigué, triste et abattu ! Personne qui confesse Christ!... personne. Devrais-je adopter une nouvelle méthode?
L’écriture du journal intime trahit une grande fatigue et devient presque illisible.
Lundi 25 juin 18 y 4- — Je ne sais pourquoi un si gros nuage de tristesse s’est abattu sur moi. Je redoute ce voyage ; pourquoi? Je suis écrasé par le sentiment de mon indignité.
Était-ce bien le moment de partir ? J’aurais pu me le demander, si ce voyage eût été décidé par moi.