EN ROUTE
Le soir, anxieux d’acheter un peu de nourriture, nous nous arrêtâmes près de trois ou quatre villages cachés dans les bois. Les gens que nous vîmes nous promirent d’apporter leurs denrées au point du jour; nous allâmes nous coucher avec espoir, mes gens du moins. Quant à moi, je n’ai aucune confiance dans les Baloubalés. Je demande à Dieu notre pain quotidien et, comme il m’a déjà entendu ce matin, il m’entendra encore demain.
Le lendemain, au point du jour, les Baloubalés étaient ivres et il n’y avait rien à obtenir d’eux.
Heureusement qu’un bon esprit règne parmi notre monde1. La perspective d’arriver bientôt chez Kakengé ranime leur courage. « C’est un grand chef, disent-ils, chez lui nous sommes sûrs d’être bien reçus et d’oublier la faim. »
Le 3o mai à 3 heures, l’expédition arriva chez ce chef; mais l’accueil fut mauvais et l’attitude des Baloubalés menaçante ; le chef resta invisible et ne fournit aucune nourriture. Toute la nuit, une surexcitation inquiétante régna dans le village du chef, on entendait le tambour, des coups de feu, des danses. Le 3i mai, après de longs pourparlers, Kakengé consentit à recevoir Coillard et ses compagnons; entouré de ses sujets, tous armés, il fit un discours très menaçant, pour les Barotsis surtout, puis, brusquement, il se leva et rentra dans son harem. Le vide se fit autour du campement des nouveaux arrivants. Un peu plus tard dans la journée, Coillard se rendit, avec quelques-uns de ses garçons, auprès de Kakengé :
Il était un peu plus traitable. A mon retour du village, j’ai trouvé mon monde saisi de peur. On ne causait qu’à demi-
i. Journal de voyage, impr. dans J. M. E., 1896, p. 28; — Sur le Haut- Za.nbèze , p. 5/|8.
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
voix, et quelques-uns chargeaient secrètement leurs fusils. Je les réprimandai et les exhortai. Nous eûmes notre culte, mais tout le monde était morne. Fatigué, je me retirai de bonne heure, mais pas pour dormir. J’entendis que Mokamba donnait des ordres à demi-voix pour qu’on ne « dormît que des cils ». Je l’appelai dans ma tente et, sans faire allusion à ce qu’il considérait justement comme une mesure de prudence, je l’exhortai à la confiance en Dieu.
Au village, c’était aussi un tapage confus dont les échos nous arrivaient, mais dont nous ne pouvions comprendre le caractère. On dormit peu au bivouac. A 2 heures du matin, je sortis de ma tente et instantanément une vingtaine de têtes se levèrent près de tous les feux comme pour me crier : « Qui vive ? » On me reconnut, les têtes se baissèrent de nouveau, mais pas pour dormir davantage. On s’attendait à une attaque.
Ce matin, ier juin, à la prière, en commentant Phil. iv, 6 : « Ne vous inquiétez de rien, » je racontai à mes gens nos aventures chez Masonda 1 et nous chantâmes le cantique que je composai à cette occasion :
Que tu es vénérable Fils du Dieu magnifique.
Puis j’envoyai un message à Kakengé pour lui dire que je me proposais d’aller le voir. Il me répondit d’attendre avec patience qu’il 111’ait apporté de la nourriture, qu’alors nous pourrions causer librement. J’attends.
Ier juin i8g5ysoii\ — Journée de grande anxiété. Mes gens sont épouvantés; des bruits sinistres de complot et de massacre courent parmi eux. Des amis leur disent en confidence
1. Voy. EcJ. Favre, François Coillard missionnaire au Lessoulo , p. 335 et suiv.
CHEZ KAKENGÉ
que pas un d’eux n’échappera. Quant à moi, paraît-il, on m’épargnera, mais je serai le seul. Plus loin, le chemin est plein d’embûches. Impossible d’échapper.
Enfin, vers 3 heures, Kakengé envoya de la nourriture et plus tard une entrevue eut lieu. Le chef était de bonne humeur, mais ivre.
Le dimanche 2 juin, Coillard et les siens, après avoir eu entre eux une bonne réunion de Pentecôte, se rendirent de nouveau chez Kakengé; celui-ci, après s’ètre fait longtemps attendre, parut enfin :
Il nous demanda de chanter, disant que les gens viendraient d’eux-mêmes. Les garçons chantèrent vraiment bien. Nous finîmes par avoir un bel auditoire, mais si sauvage ! Après avoir fait lire les commandements par tous nos jeunes gens, j’en fis un bref commentaire au milieu des interruptions constantes de Kakengé et de ses gens. Mokamba parla de sa conversion. Kakengé 11e voulait absolument pas croire qu’il n’eût qu’une seule femme. Mais Mokamba parla avec fermeté et conviction. J’ai annoncé à Kakengé que demain je rebrousserais chemin. Cela le surprit, il protesta de ses dispositions pacifiques.
Le lendemain, Coillard et ses garçons allèrent prendre congé du chef.
Grande fut la joie de mon monde en nous voyant revenir. Nous sautâmes en barque et notre voyage de retour prit les allures d’une fuite II faut voir maintenant comme tout le monde est loquace. Les plus peureux sont fiers de leur courage. Et vraiment nous dormions sur une poudrière. Une étincelle, une petite altercation avec ces Baloubalés qui ne respectent rien et personne, la moindre imprudence, un
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
rien, et il y aurait eu une explosion. Oh I que Dieu est bon et comme il nous a gardés !
Coillard apprit, au retour, que le message dont il s’était fait précéder pour annoncer son arrivée à Kakengé, avait été intercepté et n’était jamais parvenu à ce dernier.
C’est miraculeux qu’arrivant ainsi, sans être annoncés, nous n’ayons pas été massacrés.
Il paraît que quand nous insistâmes pour nous établir près de son village, Kakengé, dans un accès de colère, ordonna à ses gens de prendre leurs fusils et de venir nous tuer. Ils vinrent en effet, armés et menaçants, mais n’osèrent pas nous attaquer. Pourquoi?
6 juin i8g5. — Toujours la faim! Cependant Dieu est fidèle; il nourrit les oiseaux de l’air qui ne sèment ni ne moissonnent; nous oublierait-il, nous ses enfants? Jésus nous a enseigné cette prière si sublime dans sa simplicité : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. » Nous l’avons offerte cette prière, hier surtout. Tout le jour, j’attendais la réponse. La journée passa lourdement. Mais je priais et j’attendais. Le soir était venu, le soleil baissait à l’horizon et, couché sur le bord de la rivière, tout seul, j’épanchai mon âme devant Dieu : « O mon Père, je ne demande rien pour moi. Mais réponds à nos prières. Envoiemoi de la nourriture et, ainsi, glorifie ton nom! Affermis dans la foi ces petits qui sont tiens, en leur montrant que ce n’est pas en vain qu’on te prie; manifeste ta puissance et ta bonté aux yeux de nos bateliers païens que nous essayons d’attirer à toi ! » Un cri se fit entendre de l’autre côté de la rivière, c’étaient deux femmes et deux hommes qui nous apportaient un peu de blé, de farine, etc... à vendre. Peu de chose et très cher, mais de la nourriture pourtant. Dieu soit loué !