‹ François CoillardChapitre 146 sur 282 · VOYAGE DE RETOUR · texte numérisé non relu

VOYAGE DE RETOUR

7 juin soir. — Journée longue. Dès le malin, des gens nous ont vendu, très cher, assez de nourriture pour aujourd’hui et même pour nous amener chez Sindé demain.

Dès le commencement du voyage *, j’avais ressenti pour nos bateliers une vive sollicitude ; leur conversion était le sujet de mes prières ; des exhortations individuelles et des appels leur avaient été souvent adressés. Nos cultes du matin et ceux du soir, surtout, avaient toujours été sérieux. Après nos aventures chez Kakengé, ce sérieux devint encore plus intense.

Un soir, chez Sindé, c’était le 9 juin, nous étions campés dans un bois touffu qu’éclairaient mal les pâles rayons de la lune. J’étais au milieu de tous mes gens accroupis autour du feu central de notre bivouac. Un sentiment de grande solennité nous avait saisis. J’avais, une fois encore, adressé de sérieuses paroles à ces hommes qui, pendant six semaines, avaient partagé ma vie dans ce voyage aventureux. De pressants appels avaient été faits par moi tout d’abord, me basant sur : « Mon enfant, donne-moi ton cœur, » puis par Mokamba, Nyondo, et d’autres.

Ce soir-là, dix bateliers se déclarèrent pour Dieu, un entre autres, un homme fait :

Ce sont nos craintes chez Kakengé qui l’ont décidé. Le jour où les affaires étaient au pire, si bien que tout présageait un massacre, après leur avoir parlé de Masonda, je leur dis : <r Les cœurs des rois sont dans la main de Dieu et il les incline à son gré comme des ruisseaux d’eau. Remarquez ce que je vous dis : « Demain, pas plus tard, les

1. Journal de voyage, impr. dans J. M. E., 1896, p. 35 et suiv ; — Sur le Haut-Zambèze , p. 553 et suiv.

dispositions de Ivakengé seront toutes changées, il sera amical, et lui-même nous donnera de la nourriture. » — « C’étaient là, dit cet homme, des sons étranges pour nous, comme quand Jésus ressuscita la jeune fille, disant : « Elle dort. » Mais c’était une prophétie et le lendemain, comme l’avait prédit le missionnaire notre père, non seulement Ivakengé nous parla amicalement, mais il nous donna aussi abondance de nourriture. Après avoir été poussé à prier par la frayeur, j’ai commencé à prier pour le pardon de mes péchés. »

Les chants aussi ont eu leur part d’action dans ce mouvement. Oh! que le Seigneur, qui ne casse pas le roseau froissé et n’éteint pas le lumignon qui fume, souffle sur cette étincelle de sa grâce et allume dans ces cœurs un grand feu !

Le samedi i5 juin, tous rentraient à Léalouyi, sains et saufs; le lendemain, au culte, ceux qui avaient trouvé leur Sauveur durant celte expédition le déclarèrent publiquement.

Mokouaé était venue à Léalouyi assurément pour soutenir la cause du paganisme qu’elle jugeait ébranlée; elle trouvait qu’au sérail de son frère on s'occupait trop de religion. Elle réprimanda les reines, les exhorta à ne pas se convertir; elle s’attaqua au roi lui-même et « malheureusement ses paroles ont du poids ».

Coillard lui parla très franchement :

« C’est une chose grave pour une personne dans ta position, de déclarer la guerre à Dieu. Ne te fais pas le ministre de Satan. Si tu ne te convertis pas et que tu te fasses une pierre d’achoppement sur le chemin de ceux qui voudraient se convertir, prends garde, Dieu peut t’enlever. »

Coillard devient encore plus pressant auprès de Léwanika. Les

RETOUR A LÉALOUYI

entretiens sont très fréquents, souvent provoqués par le roi luimême ; il semble que le moment décisif de la lutte soit arrivé :

Dimanche 28 juin i8g5} soir. — Encore un dimanche, et rien ! Rien d’apparent du moins. Adolphe Jalla a prêché le matin sur Bartimée (Marc x) et moi, l’après-midi, j’ai développé quelques points : i° que Jésus passait, et passait pour la dernière fois; 20 l’opposition que plusieurs firent à Bartimée qui, lui, criait d’autant plus fort ; 3° Bartimée jetant son manteau, — le manteau d’un mendiant, des guenilles qui pouvaient l’embarrasser — et courant à Jésus.

Quand j’ai salué Léwanika, je lui ai dit à demi-voix : « Débarrasse-toi de ces guenilles ! » Il m’a regardé sans rien dire. Déjà à midi, j’avais eu un sérieux entretien avec lui, dans le cabinet d’Adolphe, commentant ces pensées du Sauveur et les lui appliquant directement : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui n’assemble pas avec moi disperse. » (Matth. xn, 3o.)

Des blancs avaient traversé le fleuve à Kazoungoula, la civilisation approchait; il fallait qu’avant elle, l’Évangile fût établi dans le pays.

Les affaires sont pressantes et graves. O mon Dieu, toi qui gouvernes les peuples et présides aux destinées des nations, conserve ce peuple, et fais tourner à son bien, à ta gloire et à l’avancement de ton règne, tous ces événements politiques. Si j’ai eu des torts, pardonne-moi, ô mon Père ! Mais ces brebis qu’ont-elles fait ? Oh ! épargne-les et tire le bien du mal, tu le peux.

Plusieurs noirs se décident pour l’Évangile; le 21 juillet, au

334 F. COILLARD — MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

culte du matin, Nolianga1 rend témoignage de sa foi et Léwanika lui donne publiquement son approbation. Coillard voulut prendre la parole aussi, mais Témotion ne lui permit de prononcer que quelques mots : « Mon père, dit-il au roi, j’ai été triste en t’entendant, nous t’attendions toi-même2 ».

J’eus encore un long entretien avec lui. A une question très directe, il répondit que ce tout ne se faisait pas en un seul jour, car il y aurait une trop grande commotion ».

Le lendemain, Léwanika vint voir Coillard.

Il fit tomber la conversation sur l’événement de la veille et dit que tous les gens s’attendent à ce qu’il se déclare chrétien et disperse son harem. <( Nous l’attendons aussi, nous. » — (( Oh ! fit-il, je ne suis pas si près que vous le croyez. Pense donc, renvoyer ces seize femmes toutes à la fois! Ne serait-ce pas causer la dispersion de toute la nation, une révolution? »

Et le roi pose une quantité de questions : que faire de ses enfants, des tombeaux, etc.

« N’entre pas dans la voie des compromis avec le monde, lui répond Coillard, tu n’en sortiras pas. »

Des deux parts on se rendait compte de la gravité du moment; aussi une grande effervescence régnait-elle ; le parti païen fit un effort suprême auprès du roi, le menaçant de révolution et réveillant en lui des craintes superstitieuses ; il réussit ainsi à amener

1. Nolianga fut baptisée par M. Adolphe Jalla, le 6 janvier 1898, tandis que Coillard était en Europe. Elle reçut le nom d’Elisabeth. Voy. Ad. Jalla, Pionniers, p. 240.

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