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EN PRIÈRE

la responsabilité de fixer mon itinéraire de ces trois derniers mois, d’expliquer aux églises l’impossibilité de tenir d’anciennes promesses et de refuser les invitations nouvelles.

«Enfin, je vous conjure d’adjoindre à M. Couve un autre Français. Je vous le demande avec instances. Au risque de vous paraître importun, laissez-moi vous redire que c’est le moment ou jamais de fortifier l’élément français et, sans être prophète, je crois pouvoir dire que vous trouverez un jour que j’avais raison d’insister ainsi jusqu’à l’importunité et à l’entêtement.

« Et puis nous n’avons pas encore nos quinze ! Je n’ignore pas les besoins des autres champs de travail ; malheureusement, la mission du Zambèze court des dangers qu’avec un effort nous pourrions peut-être conjurer. Plus tard pourrait être trop tard.

« Si vous nous donnez un bon nombre d’ouvriers pour compléter les quinze, les fonds se trouveront. Je ne viendrai plus au milieu de vous pour plaider pour le Zambèze. »

Après les fêtes de Laforce, Goillard avait continué à voyager.

Le i3 juin, il arrivait de bonne heure à Montauban ; il était préoccupé, il avait une lettre grave à écrire au Comité ; à 2 heures, il monta dans sa chambre et demanda à ne pas être dérangé. Vers 4 heures, un jeune homme vint s’offrir pour la Mission ; peu après, Goillard devait avoir une rencontre avec les étudiants du séminaire. L’hôte de Goillard, M. le professeur Westphal, monta l’avertir.

« Du corridor central de la maison, raconte-t-il, un étroit couloir donnait accès à la chambre de Coillard, par une porte vitrée, voilée de mousseline. J’ouvris, sans bruit, la première porte et m’engageai dans le couloir. La table à écrire était là, couverte de papiers. Mais Goillard n’était pas assis devant. J’avançai encore et voici ce que je vis à travers la vitre : au milieu de la chambre, une chaise, devant cette chaise, à genoux, les mains jointes, le front levé, les yeux fermés, Goillard en prière. Pas un muscle de

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

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sa figure ne bougeait, une expression angélique était répandue sur son visage. La vision évoquée par n Corinthiens xn traversa mon esprit. »

Coillard avait écrit sa lettre.

« Nous comprîmes ce jour-là, ajoute M. Westphal, ce qu’était Coillard : la source de sa force, le secret de ses victoires, l’attirance et l’autorité qui faisaient de lui un meneur d’hommes. »

Peut-être Coillard avait-il prévu déjà, à ce moment-là, l’effort et le sacrifice que le Comité lui demanderait. Peut-être, dans ces heures de prière et de lutte avec Dieu — et cette conjecture les rend poignantes — Coillard se décida-t-il à accepter les conditions que le Comité allait lui imposer.

Voici cette lettre préparée, écrite et terminée dans la prière 1 :

« Nous sommes arrivés à un moment décisif. Bientôt ma tâche en Europe sera finie et je reprendrai le chemin de l’Afrique. Non pas que j’y sois de grande utilité, car ma carrière est derrière moi; mais je serai du moins là avec mes jeunes collègues, suivant leur œuvre, partageant leurs épreuves et leurs joies et priant avec eux. Voilà pourquoi je retourne au Zambèze.

« Mais il est de toute importance que vous vous occupiez, sans plus de délai, de mon départ.

« Ce départ reste fixé pour le commencement de décembre, toujours avec la perspective de passer un mois ou six semaines au Lessouto.

«Je viens donc vous demander de statuer d’une manière définitive sur le renfort qu’il nous faut et que nous attendons. Vous nous confirmez le don que vous nous avez déjà fait de MM. Daniel Couve, Théophile Burnier, Juste Bouchet. S’il est de toute importance pour eux de connaître, dès maintenant, votre décision pour qu’ils puissent faire leurs préparatifs, c’est urgent pour moi aussi, afin que je puisse, à l’avance,

i. Montauban, i4 juin 1898.

LETTRE AU COMITE

prendre les mesures nécessaires en Afrique. Et j’estime que nous n’avons pas de temps à perdre, lors même que ces amis pourraient ne partir qu’au commencement de mars et me rejoindre à Boulawayo.

<c Vous me permettrez de vous supplier encore, au risque de vous importuner, de nous donner deux Français, des hommes qui aient fait des études complètes, régulières si possible.

« Les besoins de la mission du Zambèze sont plus urgents que jamais et certainement plus qu’on ne le croit. Séfoula est en ruines et on me dit qu’on ne peut plus même y trouver de pied-à-terre quand on y va. Je suis rempli de soucis au sujet de notre belle scierie mécanique et de notre scierie d’atelier. C’est navrant de voir ce que nous a coûté et nous coûte encore la pénurie d’hommes. Qui dira l’étendue de nos pertes matérielles? Et puis souvenez-vous que le temps approche pour M. et Mme Adolphe Jalla et pour Mlle Kiener de revenir en Europe. N’oubliez pas non plus que la fondation d’une station aux Chutes Victoria s’impose. Et cependant, sans nous étendre davantage, il nous faudrait encore quatre stations entre Séchéké et la Vallée, pour relier nos deux groupes de stations distantes de 100 lieues. Il en faut une aux chutes de Ngonyé ou à Séoma et les autres à Fintérieur des terres, au Njoko, au Loumbi et au Louyi. C’est urgent et, vous le voyez, je ne parle ni de Libonda, ni de Thapo, ni d’autres endroits.

« Il ne s’agit pas simplement de nous maintenir — et hélas ! Séfoula et Séchéké le disent assez — nous n’y parvenons pas. Il faut envahir. C’est un rêve, c’est mon rêve.

« S’il a fallu 5o.ooo francs à M. Jalla, il nous en faudra ioo.ooo à nous. C’est un fait brutal. Le pouvons-nous ? Le devons-nous? En regardant aux besoins de l’œuvre, à nos frères qui s’usent et à notre Maître qui est riche, poser la

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question c’est la résoudre. Dites-moi que vous nous donnez six hommes et des artisans et leurs femmes, et j’ai la confiance que les fonds se trouveront. Je voudrais vous faire partager la conviction qui m’écrase, c’est que le moment est venu ou jamais, Messieurs, de faire un effort énergique. »

Le Comité de Paris et la direction % fléchissant sous le poids des responsabilités nouvelles qui, de toutes parts, les assaillaient, crurent devoir demander à Coillard de trouver lui-même les fonds nécessaires pour transporter d’Europe au Zambèze la colonne qui devait l’accompagner 1 2.

Coillard répondit en insistant sur la nécessité que le Comité, pour compléter ses quinze ouvriers, lui donnât encore deux missionnaires consacrés.

(( Mais je vois, ajoutait-il, la grosse montagne qui nous barre le chemin : les i5o.ooo francs qu’il nous faut trouver pour couvrir les frais de nos deux expéditions 3!...

« Devant cette grosse responsabilité que vous me demandez d’assumer, je me suis recueilli et j’ai tremblé. Je ne possède rien au monde. J’étais parvenu à trouver de quoi payer mon voyage en Europe et celui de mes Zambéziens, mais je ne puis pas le faire pour retourner en Afrique. Je n’ai qu’une foi timide et tremblante. Je voudrais qu’elle fût vaillante et audacieuse.

cc Je sais pourtant que les trésors de mon Maître sont inépuisables et que c’est l’honorer de croire à sa parole et de se confier en lui. Et, puisque vous m’en jugez digne,

1. Le directeur lui-même, Alfred Boegner, était parti de Paris le 23 juin, délégué, avec M. Paul Germond, à Madagascar. M. Jean Bianquis, secrétaire général, faisait l’intérim.

2. Nouvelles du Zambèze , 1898, p. 79 et suiv; — J. M. E., 1898, 2e sem., p. 6i3 et suiv.

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