UNE GROSSE RESPONSABILITE
je ne veux pas rejeter sur d’autres la responsabilité dont vous me chargez, et je crois que celui qui nous donnera les quinze, nous donnera aussi les fonds nécessaires pour les envoyer. Nul ne va à la guerre à ses propres dépens. Ayons de la foi en Dieu et allons de l’avant. »
Accepter ce mandat, c’était, pour Coillard, recommencer ses tournées au moment où il comptait les terminer. Il était las de cette vie errante.
Lamaslre, g juillet i8g8. — Un enfant porté dans les bras ne devrait pas se sentir fatigué. Je suis entouré de grande affection et de toutes sortes d’égards. M. Bertrand est pour moi d’une immense bonté. Et pourtant je me sens, par moments, épuisé, comme une éponge pressurée et sèche. Ce qui me fatigue, c’est ce changement journalier de domicile et de milieu: faire de nouvelles connaissances, se faire à de nouvelles habitudes, répondre aux mêmes questions, dénotant parfois une grande ignorance des missions. Et puis, chacun, tout en étant aimable, ne comprend pas l’hospitalité de la même manière.
Au point de vue spirituel, l’apostolat de Coillard, dont il avait une si haute idée, ne risquait-il pas d’être amoindri, rabaissé par cette préoccupation financière? Ne verrait-on pas le collecteur derrière l’apôtre1? Le danger était réel; il n’y succomba pas; ceux qui l’ont vu et entendu à cette époque peuvent témoigner que, grâce à la force qui lui fut donnée, il sut demeurer dans les régions supérieures de la foi.
Dès lors, la tournée devint précipitée et le journal est intermittent. Coillard parcourut le Béarn, le Poitou, l’Aveyron, la
i. « Je ne fais jamais d’appel direct pour de l’argent. Je ne sais pas collecter et j’ai le métier en aversion, » écrivait Coillard à M. Louis Sautter, Paris, i4 novembre 1898.
390 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
Haute-Loire, le Gard, puis le centre de la France. Il fit une nouvelle cure à Contrexéville (1 i-3o août), durant laquelle il rédigea un appel l. De là, il se rendit aux Vallées vaudoises pour le synode, puis à Genève et à Londres.
C’est là qu’il apprit que, par suite de circonstances spéciales dont lejComité avait à tenir compte, il lui fallait renoncer à voir figurer dans le renfort qui serait envoyé au Zambèze, M. Daniel Couve, le seul missionnaire français consacré qui en fît partie à ce jour. La douleur fut profonde pour lui.
Le 5 ^octobre 1898, il écrivait au Comité :
« Vousjvous êtes bien rendu compte du bouleversement et de la douleur que devaient me causer vos dernières décisions concernant la mission du Zambèze.
« Pauvre mission du Zambèze ! Elle est donc condamnée à se nourrir toujours de cet espoir différé qui rend le cœur malade.
« Je souffre pour les églises de mon pays. J’avais de l’ambition, beaucoup d’ambition pour elles. J’aurais voulu que le Zambèze fût le plus beau fleuron de leur couronne. Ce qui me trouble, c’est le déplacement du centre même de gravité de la mission. Pendant mon séjour de deux ans et demi en Europe, j’ai tout sacrifié à la France, même quand il nous eût été plus avantageux de pousser nos racines ailleurs. Je suis Français.
« Et si ces déboires sont tout ce que je récolte de mes labeurs, je veux pourtant essayer de m’élever plus haut et, au-dessus des hommes, de discerner la main de Dieu. L’œuvre, après tout, n’est ni la vôtre, ni la mienne. Elle est celle de Dieu. Dieu la fera quand même, par les moyens et par les hommes de son choix. »
1. Impr. dans J. AI. E., 1898, p. Ci4 et suiv; — Nouvelles du Zambèze, octobre 1898, n° l\, p. 79 et suiv.