‹ François CoillardChapitre 187 sur 282 · AU CAP · texte numérisé non relu

AU CAP

de ses deux noirs1, partait pour le Lessouto; en approchant de Taba-Xchou 2 :

Mon cœur bondissait, tressaillait de joie. Je rencontrai des natifs qui, timidement, levaient leur chapeau et criaient: « Bonjour, Monsieur. » — « Bonjour, mes frères, » leur répondais-je, et cela amenait toujours un bon sourire sur leurs lèvres et leurs visages s’illuminaient et ils répondaient tout ébahis : ce Bonjour, père! Bonjour, missionnaire ! » Je me sentais revivre.

Mardi 2 ^ janvier i8gg. — Enfin au Lessouto ! J’ai besoin de m’isoler et de m’absorber dans mes propres pensées. Chaque montagne que nous voyons a son histoire et me rappelle des souvenirs. Nous arrivons au Calédon. Il a plu, le passage présente quelque danger. Mais il y a un bac. Evidemment le batelier sait qui nous sommes, il se hâte de traverser et me salue par mon nom. C’est un de mes anciens paroissiens de Léribé, nous causons. Puis, à l’autre rive, je demande ce qu’il y a à payer : « Rien pour vous, rien pour les missionnaires, » me dit-il. — « Merci!» et nous partons au galop.

Nous voici à Masérou ; nous passons en vue de Bérée, là-bas, c’est Thaba-Bossiou! Mon cœur bondit. Nous approchons de Masianokeng. Voici trois cavaliers arrivant à bride abattue : c’est Joas, son fils et son neveu !

Ce Joas que nous avons élevé et instruit 3 ! Mon brave Joas, je le reconnais bien à ce franc sourire qui découvre

1. M. et Mme Lorriaux et M. Verdier avaient pris les devants. — Voy. sur ce voyage, Alfred Bertrand, En Afrique avec le missionnaire Coillard, Genève, 1900, in-12.

2. Voy. la carte du Lessouto, dans Ed. Favre, François Coillard missionnaire au Lessouto, p. i5.

3. Journal de voyage, impr. dans J. M. E., 1.899, ier sem.. p. 38o et suiv. — - Sur Joas, voy. Ed. Favre, ouvr. cité, p. 139.

4oO F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

ses belles dents et illumine son visage. C’est un homme maintenant ; son fils, un de mes nombreux <t enfants » et qui porte mon nom, est un des bons élèves de notre école normale de Morija. Sur le monticule où se trouve l’annexe, toute une foule en habits de fête entonne à notre approche un chant de circonstance, pendant que les vieux se pressent autour de moi et se disputent mes mains. La mère de Joas, elle, accourt en sanglotant et couvre mes mains de baisers et de larmes. J’étais moi-même très ému. Arrivent alors MM. Jacottet, Lorriaux et Verger, venant de Thaba-Bossiou, la famille Henry Dyke, Alfred Casalis, Louis Mabillc et ses sœurs, et encore des natifs. C’est à peine si nous pouvons tenir dans la petite salle où Joas nous a servi le festin qu’il avait préparé. Chacun mange de son mieux sur le pouce, pendant qu’un orage rafraîchit l’atmosphère embrasée. Puis nous nous rendons à la chapelle, qui est comble, où je salue tous ces amis et rends grâces à Dieu avec eux de sa protection. Dieu a merveilleusement béni l’œuvre de mon fils en la foi. Impossible de décrire les sentiments divers qui se combattent en moi.

C’est aux salutations et aux poignées de mains que je m’arrache pour monter en voiture pour Morija. Qu’elles sont belles nos montagnes tabulaires, couronnées de rochers et agrémentées de pics, qui, en me rappelant tout un passé, me parlent de la bonté et de la fidélité de Dieu.

Morija. — Comment décrire notre arrivée? Nous étions encore loin de la station qu’une troupe d’hommes à cheval et le chef Sétha en voiture arrivaient à notre rencontre : « Ilip ! hip ! hourrah ! » et les chapeaux volaient en l’air. Sétha improvisa alors une harangue chaleureuse qu’il termina en entonnant : « O Père ! combien grand est ton amour. » C’est son cantique, disait-il, il faut le chanter avec lui ; et ces puissantes poitrines le chantaient à faire trem-

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