‹ François CoillardChapitre 194 sur 282 · DÉPART DE LA GRANDE EXPEDITION · texte numérisé non relu

DÉPART DE LA GRANDE EXPEDITION

La caravane trop nombreuse dut se diviser en deux bandes. Ce voyage fut fécond en aventures1, de celles qui sont communes à tout voyage en wagon en Afrique; si elles ne surprenaient pas Coillard, elles étaient nouvelles pour toute cette belle bande de jeunes : wagons embourbés ou renversés, timons brisés, gués dangereux, manque d’eau, route difficile à trouver ou perdue, forêts épaisses, sable profond, chasses plus ou moins fructueuses, bons parfois imaginaires.

On s’invite pour les repas, on se réunit, on chante beaucoup, et Coillard écrit : « Ces repas en commun sont charmants de liberté et d’abandon. »

L’expédition, à cause de la quantité d’eau qu’il lui fallait journellement, dut prendre une route nouvelle.

5 avril i8gg. — Notre expédition est comme une corbeille de fleurs dont chacune a ses couleurs et son parfum, le parfum de la grâce de Dieu. Je les aime vraiment comme mes fils et mes filles; je jouis de leur entrain, de leur joie et de leur vie.

Dimanche g avril. — Forcément nous dûmes faire une étape ce matin2, et même une plus longue que d’habitude, pour arriver à l’eau. Partis à 2 heures du matin, nous sommes arrivés ici à 5 heures et demie, non loin d’un coude de la rivière, et nous avons dételé tout près d’un bois où nous avons passé le dimanche.

La question du voyage le dimanche est délicate, de quelque côté qu’on l’envisage : on voyage en chemin de fer, en omnibus, en fiacre, à cheval et à pied, pour une raison ou pour une autre ; en voyageant, on maintient ce que l’on condamne en principe : l’esclavage d’un grand nombre d’ani-

1. Voy. Jacques-L. Liénard, Notre voyage ail Zambèze , et de nombreux récits dans J. M. E., et dans les Nouvelles du Zambèze, année 1899.

2. Goillard note dans son journal : « Il avait été bien entendu à Boulawayo que nous ne voyagerions jamais le dimanche, excepté quand il faudrait absolument aller à beau. »

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maux domestiques et d’hommes, pauvres ouvriers dont la vie est ainsi sacrifiée pour le public. Et pourtant que faire ? Il y a des nécessités, des exigences. Mais où tirer la ligne entre le plaisir, l’utile et l’urgent ?

Nos hommes, M. Musson et ses compagnons, sont plus logiques que nous autres et ne comprennent pas a priori que ce soit plus mal de voyager le dimanche en Afrique qu’en Europe, et ils ne manquent pas d’arguments. Pour nous, nous avons subi la nécessité et disons bien haut que nous espérons que cette fois-ci sera la dernière.

Le i5 mai, Coillard, accompagné de M. Verdier, prit les devants pour aller au hord du Zambèze recevoir les bagages qui avaient voyagé plus vite que l’expédition; il arriva, le même soir, à Pandamatenga, où il revit avec mélancolie les ruines de la maison Westbeech et de l’établissement des Jésuites. Le lendemain :

Nous nous mettions en route cheminant dans cette immense plaine de Gazouma bornée seulement par l’horizon, sans arbre, sans eau, sans vie. C’est là que, presque mourant, en 1896, je pataugeai, de fondrière en fondrière, pendant plus de vingt jours.

Le 19 mai 1899, Coillard arriva à Léchoma et de là il poussa directement jusqu’au Zambèze. M. Coïsson 1 vint le chercher et lui fit traverser le fleuve, pour l’amener à Ivazoungoula.

« Oh! la joie d’arriver! » s’écrie-t-il.

1 . M. et IMme Auguste Coïsson étaient partis pour le Zambèze en mars 1897 ; après un voyage très difficile, interrompu par un séjour de six mois à Palapchoué, ils étaient arrivés à Kazoungoula le 28 juin 1898, en même temps que M. et Mme Louis Jalla, partis d’Europe un an après eux. M. Coïsson séjournait à Kazoungoula en attendant de s’établir aux Chutes Victoria où une station avait été décidée par la Conférence tenue à Kazoungoula lors de son arrivée. M. et Mme Louis Jalla avaient été placés à Séchéké.

ARRIVEE AU ZAMBEZE

Toute l’expédition suivit.

cc Vous savez le deuil qui a voilé pour nous la joie de l’arrivée1. C’est accidentellement que, quelques jours auparavant, le 12 mai, nous avons appris le départ pour le ciel de notre digne et bien-aimée sœur, Mnie Louis Jalla, morte à Séchéké le 9 avril. J’avais pour elle une estime qui tenait de l’admiration. Le mot peut paraître fort, mais il ne va pas au delà de ma pensée. Elle était, à mes yeux, un des types de la femme missionnaire.

« Voici donc une nouvelle tombe, un nouveau Macpéla ajouté à tant d’autres; il affirme, de nouveau, notre prise de possession de ce pays qui a recueilli et qui conserve les cendres de nos bien-aimés.

« Et maintenant, il faut transporter nos bagages jusqu’à Séchéké, travail des plus harassants ; car, si les canots sont rares, les pagayeurs le sont plus encore et sont devenus d’autant plus exigeants. L’autre jour, nous avions déjà donné en paiement plus de vingt pièces de l\o mètres, sans compter mouchoirs, vêtements, etc. Notre volumineuse bourse, qui nous donne tant de peine à transporter, se fond comme de la cire au feu.

« Nous avons tous quitté Kazoungoula le 2g mai. Le premier soir nous campions à Mambova, où nous avions fait un dépôt de caisses pour charger les wagons. A peine avions-nous quitté notre campement, que, nous ne savons absolument pas comment, un feu d’herbe éclata, gagna des tonneaux de pétrole, d’huile et d’esprit-de-vin, et, en un clin d’œil, le plus gros tas de nos caisses était en flammes.

« Durant le trajet, nous nous sommes séparés et perdus de

1. Lettre de Séchéké, 16 juin 1899, impr. dans J. J/. E., 1899, 2e sem., p. 187 et suiv.

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vue, dans ces immenses plaines inondées. Ce n’est que le 3i mai que nous nous retrouvions tous à Séchéké.

cc Une petite difficulté qui a surgi c’est celle de notre Conférence qu’on a convoquée à Nalolo, c’est-à-dire à près de 4oo kilomètres d’ici. C’est une impossibilité absolue, vu notre nombre, le manque de pirogues et la saison. Tout le pays est sous l’eau, et ce serait folie d’exposer nos jeunes amis, déjà si fatigués de leur long voyage, aux dangers des rapides et aux miasmes meurtriers de cette époque de l’année. Du reste tous, sauf nos deux artisans Rittener et Martin, et nos deux jeunes amis Burnier et Verdier, qui font la garde des bagages à Kazoungoula, tous paient leur tribut à la fièvre. Quelques-uns nous ont donné et nous donnent encore de l’inquiétude.

« J’attends les canots que le roi m’annonce dans une charmante lettre de bienvenue h »

Le séjour à Séchéké se prolongeait à cause de l’attente des bagages laissés à Kazoungoula, du transport de ces bagages dans le Haut, et du règlement des comptes.

Séchéké, dimanche 18 juin i8yy. — Une grosse ombre, un épais nuage s’est abattu sur nous, la fièvre ! Séchéké est un hôpital. C’est maintenant Mn:c Bouchet qui nous donne de l’anxiété. Elle est si faible qu’elle n’a plus que le souffle; nous avons envoyé chercher le docteur de Prosch1 2 et nous l’attendons demain. Mais sera-t-elle encore avec nous ? O mon Dieu, je te supplie de conserver la santé à cette belle phalange ! Et tu as accoutumé de m’exaucer.

1. Cette lettre a paru dans les Njuoelles du Zam'jèze, 1899, p. 104.

2. M. et Mme Je Prosch étaient restés à Kazoungoula pour soigner Mme Ramseyer qui venait d’accoucher et M. et Mra; Coïsson.

A SÉCHÉKÉ 427

ii heures du soir. — Mme Bouchet vient de rendre le dernier soupir. Et pendant que, dans notre douleur, nous tombions à genoux et criions à Dieu pour sa grâce et ses consolations, que n’aurions-nous pas donné pour voir, de nos yeux, la scène glorieuse qui se passait au delà du voile, dans le monde invisible : voir les anges la porter et Jésus lui-même la recevoir dans le palais de la gloire éternelle !

Ah ! quand nous chantions dans ces belles réunions de Boulawayo avec M. Boegner, et tous les jours au désert, le cantique dont nous avons fait celui de notre expédition :

Qu’il fait bon à ton service Jésus mon Sauveur.

Qu’il est doux le sacrifice Que t’offre mon cœur.

Prends, ô Jésus, prends ma vie.

Elle est toute à toi

nous chantions joyeux et sincères, mais nous étions loin de nous douter que Dieu nous prendrait si vite au mot, qu’il accepterait ce sacrifice que nous lui faisions de notre vie, et que ce serait à la plus jeune d’entre nous qu’il accorderait ce glorieux privilège.

Elle n’est venue au Zambèze que pour y mourir. Mais qui sait, quoique sa vie ait été courte, combien riche en fruits elle aura été. Dieu, dans sa sagesse infinie, a disposé de cette jeune vie qui lui avait été consacrée. Oui oserait lui en demander la raison ? Il a disposé de ce qui lui avait été donné. Et maintenant, de sa voix belle, ample, sonore, argentine, qui planait dans nos concerts du désert, elle chante Là-Haut, avec les rachetés, le cantique nouveau de Moïse et de l’Agneau.

Dimanche 26 juin. — Encore à Séchéké ! La semaine

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

s’est envolée. Je me suis occupé de mes comptes qui sont considérables et absorbants.

Aujourd’hui, baptême de Litia et de sa femme. C’est une de ces belles journées dont on aime à se souvenir.

Léwanika envoya à Coillard de nouveaux messages, puis Mokamba1, fils en la foi de Coillard, puis Sémonja, puis d’autres, avec des canots : « Je ne crois pas encore que ce soit toi qui viennes, lui écrit-il, je m’imagine qu’on me trompe, tant je soupire de te revoir, mon père. »

Lajoie que ces messages causèrent à Coillard fut troublée par les grandes difficultés matérielles dans lesquelles il avait à se débattre pour les transports, par la lourde responsabilité financière qu’il avait assumée, par la maladie de plusieurs membres de l’expédition, enfin par quelques malentendus avec ses collègues du Haut.

10 juillet i8gg. — J’ai beaucoup de soucis, d’ennuis et de tristesse. Que Dieu me préserve d’amertume !

Une Conférence préparatoire eut lieu àSéchéké, où l’on décida, sauf ratification par les missionnaires du Haut, le placement des renforts. Quant à Coillard lui-même, il semblait hésiter”: se fixerait-il à Léalouvi ou à Séfoula ?

Et moi ?... Hélas ! C’est bien moins simple que cela 11e paraît. Je 11e voudrais m’imposer à personne.

3o juillet. — O mon Dieu ! supporte-moi et me soutiens ! C’est douloureux d’être seul, seul dans la vie, seul avec ses jouissances et ses passe-temps, seul avec ses préoccupations et ses soucis, seul avec ses plans et ses déboires, seul avec son amertume et ses humiliations, seul au milieu de ses frères

1. Mokamba avait été, en février 1899, nommé Ngambéla, soit premier ministre.

FRANÇOIS COILLARD SUR

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