‹ François CoillardChapitre 195 sur 282 · EN ROUTE POUR LA VALLEE · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR LA VALLEE

comme au milieu du monde. Ah ! comme je le sens ! Quels orages dans mon pauvre cœur ! Quels nuages noirs qui me cachent parfois les rayons du soleil ! Je suis vieux, j’ai soixante-cinq ans. Je ne suis plus bon à rien. Je suis entouré d’une jeunesse ardente, bouillante, parmi laquelle je n’ai pas de place.

Le 8 août, Coillard quittait Séchéké ; il partait par la voie du (leuve, avec les de Prosch, les Liénard, les Rittener qui devaient être placés dans le Haut, tandis que MM. Burnier et Verdier partaient en wagon :

En route, enfin, pour la Vallée! Quel repos! L’expédition a pris lin. Nous sommes arrivés au pays des Barotsis. J’ai fait le transport de tous nos biens, payé les porteurs, les canotiers et les conducteurs de wagons. J’ai réglé les comptes, tiré mon dernier chèque et pris congé d’une bonne partie de mes compagnons de route. J’occupe le grand canot du roi, il a voulu que je m’en serve, moi et pas un autre. On m’a fait un pavillon parfait et je puis m’y coucher, m’y asseoir et y être tout à fait à mon aise. Aussi j’ai dormi presque toute la journée, mais dormi d’un profond sommeil, et je me sens tout rafraîchi.

Nous avons eu ce matin un bon culte d’adieu : Mitspa 1 ! Nous étions tous émus. Et puis il a fallu se séparer, ça n’a pas été facile. Ce n’est qu’à dix heures que nous avons pu donner enfin le signal du départ. La journée était belle, le spectacle émouvant de ces quarante et quelques canots qui partaient. Longtemps nous vîmes sur le rivage les mouchoirs blancs s’agiter, puis la route fit un coude et... tout était fini.

1. Genèse xxxi, 49 : « On l'appelle aussi Mitspa parce que Laban dit : Que l’Eternel veille sur toi et sur moi quand nous nous serons l’un et l'autre perdus de vue. »

F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

c( Pour tous, c’est aller au-devant de l’inconnu \ mais je crois que chacun s’y lance sans crainte, déterminé à suivre courageusement le Maître auquel il a donné joyeusement sa vie, et avec la confiance que si son sentier passe à travers des ténèbres, là encore il entendra la voix d’amour lui dire : « C’est ici, marchez-y. »

« Nous nous aimions quand nous nous sommes rencontrés, nous nous aimions, je pourrais dire comme par intuition, sans nous connaître; maintenant nous nous connaissons et nous nous aimons davantage. »

Durant le voyage, un batelier mourut de maladie.

i4 août i8gg. — Le spectre de la mort nous accompagne à chaque étape. En quittant Boulawayo, un conducteur est mort; en arrivant à Kazoungoula, nous apprenons la mort de Mme Louis Jalla ; à Séchéké, nous avons eu la mort de Mme Bouchet et, en commençant cette dernière étape, voici encore la mort devant nous. Le Seigneur ne veut pas que nous perdions de vue le sérieux de la vie.

Ce n’était cependant pas sans crainte que Coillard se sentait approcher du terme de ce long voyage.

Mardi 22 août. — Je me sens triste. L’avenir est sombre. J’ai la tentation de me demander pourquoi je suis revenu ici. C’est une tentation du diable, je le sais, mais elle est forte et je suis abattu. Mon Maître 11’a-t-il pas promis de prendre soin de moi jusqu’à la vieillesse toute blanche? Où? quand ? comment le Seigneur me prendra-t-il à lui ? Heureuse est-elle ma bien-aimée ! elle est arrivée. Pour

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