Lettre à Mmc Victor Gautier, Séfoula, 3o octobre
A LEALOUYI
ce Je comprends très bien votre préoccupation à mon sujet puisque c’est aussi la mienne, avait répondu Coillard1. Je sais que j’ai la tête légère et qu’elle pourrait facilement me tourner. L’antidote, c’est que je sens ma profonde indignité et mon incapacité. »
Arrivé au Zambèze, Coillard passa par une crise morale qui dura plusieurs mois. Il semble que Dieu ait voulu, en avivant en son serviteur le sentiment du pêché, effacer jusqu’à la moindre influence mauvaise qu’aurait pu avoir l’Europe, anéantir en lui, tout à nouveau, le moi, et le jeter, brisé, aux pieds du Sauveur, pour qu’il fut, spirituellement, tout à fait apte à reprendre le service en Afrique.
Sëchéké , 25 juillet i8gg . — Je fais de singulières expériences. Jamais comme ces jours-ci, je n’ai senti ce que c’est que le péché. Oh ! qui donc me délivrera de ce corps de mort ? Sans Christ, sans son sang, je tomberais dans le désespoir. Le pardon, oui, je l’ai obtenu. Mais l’affranchissement complet du péché, la sanctification ! Qu’il est facile d’en parler, d’exhorter même! Oh! ce péché! C’est le cancer qui ronge toute la volonté, les affections, l’imagination, la mémoire, la pensée, rien ne lui échappe. Je croyais, moi, être beaucoup plus avancé que je ne le suis. Il me semble parfois que j’aille à reculons. Et dire que je suis un enfant de Dieu, un disciple de Jésus, son serviteur, son représentant, et qu’on a fait du bruit autour de mon nom ! Si seulement on m’avait laissé tranquille, dans l’ombre !
Cette crise douloureuse se manifesta extérieurement par un silence presque complet. Coillard donne à ses rares correspondants, comme raisons de ce silence, la volonté de laisser la
i . Lettre à Alfred Boegaer, dans le désert, à 20 kilomètres de Boulawayo, 28 mars 189g.
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
parole aux jeunes, la fatigue, la mauvaise santé, la lièvre, « le cœur et le cerveau vides ». Mais, plus tard, il en laisse entrevoir la cause profonde à son ami Alfred Boegner1 2 :
« J’ai eu un peu de peine à me remettre au pas de la vie zambézienne. Cela tenait surtout à une lassitude que je n’avais jamais connue. Le moindre effort me coûte. Cela m’a fait faire d’humiliants retours sur moi-même, sur ma vie spirituelle. Ah ! qu’il est terrible et réel le danger d’avoir « le bruit de \ivre )) quand on est mort ! On disait à un pasteur mourant : « Bientôt, vous allez paraître en la présence du Maître que \rous avez si humblement servi et il vous dira : « Gela va bien, bon et fidèle serviteur. » — « Oh ! non, répondit-il, après un moment de silence et de trouble, non, pas à moi ! A moi, il dira: «Mon fils, tes péchés te sont pardonnes ! » Et je le comprends. Qu’il est consolant de savoir que nous avons un Sauveur puissant, puissant non seulement pour porteries péchés du monde, mais aussi pour détruire la puissance du péché en nous et nous en délivrer. Mais, cette délivrance complète, après laquelle nous soupirons si ardemment, qui donc peut en parler comme d'un fait d’expérience, non pas d’un jour, d’une période, mais d’une vie? »
Durant le mois qui suivit sou retour, Coillard passa quelques jours à Séfoula (20 octobre-6 novembre).
Séfoula, 28 octobre i8ggz. — - Aujourd’hui, à celte heure, huit ans! Je revis tellement toutes ces scènes douloureuses qu’il me semble qu’elles sont d’hier !
Chose étrange ! hier soir, après une journée orageuse et
1. Léalouvi, 29 janvier 1900, impr. dans/. M. E., 1900, i« sem., p. 47^-47 ^ -