Sémondji épousa Sanana le 3 octobre
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
tutelle des missionnaires européens. Fondée sur la haine de race qu’on a trouvée un peu partout, elle est devenue le refuge des malcontents et des brebis galeuses. On n’a pas à y redouter le fouet de la discipline. Elle se mit en rapport avec l’église nègre méthodiste épiscopale d’Amérique et, celle-ci, pour consacrer son existence, lui envoya un évêque, noir bien entendu, du nom de Turner. C’était en 1 897 . Cette visite épiscopale de six semaines eut un succès magique. Turner a donné, ou promis surtout, beaucoup d’argent et, comme on croyait la source intarissable, la nouvelle église, qui s’affirmait avec tant d’éclat, est devenue populaire partout, au détriment des missions établies.
« Ici, nos évangélistes bassoutos, Willie et Paul, étaient mécontents du salaire que nous leur donnions, sur lequel, cependant, ils ont pu faire des économies, preuve qu’il est suffisant. Tous deux, veufs, ont dû remmener leurs enfants au Lessouto, ce qui était naturel. Nous ignorions, nous, qu’ils eussent ressenti le remous de ce courant qui trouble les églises sud-africaines, jusqu’à ce qu’une lettre adressée au roi et que le roi nous communiqua lui-même, vint dévoiler tous leurs plans. Du reste, ils avaient déjà mis Léwanika dans leur confidence avant de quitter le pays ; celui-ci se disculpa en disant qu’il croyait que tous ces plans-là avaient notre entière approbation. 11 ne s’agissait pas seulement d’écoles primaires, mais d’écoles supérieure, industrielle, d’interprètes, que sais-je encore? On nourrirait les élèves, on les habillerait même; l’argent ne manquerait pas.
« J’en étais là, quand, fort à point, me sont arrivées des lettres du Lessouto. Le synode de Thaba-Bossiou, me dit-on, s’est déclaré contre le mouvement en faveur de l’église éthiopienne, et l’un des évangélistes m’envoie son peccavi, pas aussi franc que je le voudrais, mais acceptable. Le danger est-il réellement écarté? Pour quelque temps du
l’ÉGLISE ÉTIIIOPIExNNE
moins, espérons-le. Que Dieu nous multiplie sa grâce à nous, afin que, si jamais Christ est annoncé ici par d’autres, nous puissions nous réjouir comme saint Paul de ce qu’il l’est, fût-ce même ce dans un esprit de dispute ».
<t D’ailleurs, le mouvement des chrétiens africains répondrait à nos aspirations et nous remplirait de joie, s’il n’était malheureusement inspiré par des motifs qui vont le ronger comme un cancer et amener sa ruine. Nous n’avons rien plus à cœur que d’inspirer à nos chrétiens zambéziens un esprit apostolique, agressif vis-à-vis du paganisme, et de les amener, en donnant gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement, à prendre au sérieux et dans son sens le plus élevé le mot d’ordre de l’église éthiopienne : l’Afrique aux Africains.
« Maintenant, à cause de l’inondation, tout est suspendu, écoles et réunions, plus rien de ce mouvement qui fait la vie d’un établissement missionnaire. Notre cloche est muette. Oui appellerait-elle? Tout autour de nous, aussi loin que le regard peut s’étendre, tous les villages sont abandonnés. Nous nous souvenons cependant qu’il reste à la capitale au moins deux cents esclaves préposés à la garde des maisons de leurs maîtres. Comme ils ne peuvent pas venir ici, faute de canots, nous allons à eux ; et le dimanche après-midi, nous avons, aux cuisines royales, un auditoire des plus intéressants de cent cinquante personnes en moyenne.
« Il faut voir leur joie quand nous arrivons et comme ils accourent dès que notre cloche à main les appelle ! Pauvres gens! D’ordinaire ils ne peuvent pas se débarrasser de l’idée (jue l’Évangile — comme tout ce qu’il y a de bon — est exclusivement pour leurs maîtres; mais aujourd’hui, ils n’en peuvent pas douter, c’est bien pour eux que nous venons. Ma méthode, c’est de chanter beaucoup, et de tâcher d’imprimer dans leur mémoire quelque chose — si peu soit-il —
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d’un verset de cantique et d’un passage de la Parole de Dieu.
« Je voudrais que vous vissiez ces vieux visages ridés s’épanouir et ces jeunes poitrines se gonfler! Vous trouveriez, 'comme moi, une certaine harmonie dans ces voix fausses ou éraillées qui estropient à qui mieux mieux le plus élémentaire des cantiques :
J’aime Jésus ! car c’est lui qui m’a aimé !
« Les pauvres gens ! quelle existence que la leur ! Savezvous que dans ces maisons envahies par l’inondation, plusieurs sont obligés de faire flotter des bûches pour pouvoir y étendre leurs nattes et se coucher? Et ils ne s’en plaignent pas. Ah! si on pouvait faire briller un petit rayon de soleil dans ces misérables existences!
« La station, elle, n’est pas seulement devenue silencieuse, elle a pris un air de désolation. Nos bâtiments de roseaux crépis de boue, par trop primitifs et précaires, rongés par les termites et détrempés par les pluies, se délabrent et s’effondrent. La chaussée est submergée depuis longtemps. Qu’on ne s’imagine pas cependant que nous soyons réduits à nous croiser les bras, à arpenter notre îlot qui se rétrécit tous les jours un peu plus, et à parcourir d’un regard mélancolique l’immensité de la plaine, pour y découvrir quelque signe de vie. Non! Il y a des travaux mis en réserve pour ce temps-ci, de la photographie qui n’est pas du tout un passe-temps égoïste, des voyages en canot, l’évangélisation au loin, les marchés occasionnels, les malades qu’on amène, les visiteurs aussi, toujours accueillis comme des bienfaiteurs, sans parler de la classe nombreuse des désœuvrés qui exercent notre patience.
« Les amis Liénard ont visité Séfoula. Moi, j’avais d’autres
SEUL A LEALOUYI
devoirs. J’avais fait venir, de Maboumbou, M. et Mme Mann qui me semblaient avoir besoin d’un changement d’air et de repos. De mes hôtes ils sont devenus mes patients. Tous ont été malades, père, mère et enfant, et souvent tous à la fois. Pendant un mois, les devoirs de l’hospitalité ont été pour moi ceux de maîtresse de maison, de docteur, de gardemalade. Étienne Sémondji a fait son possible. Tout de même, je crains de m’être très mal acquitté de ma tâche, bien qu’aidé, comme je l’étais, d’un marmiton, bon garçon qui vient de me quitter au moment où il avait presque appris à faire une tasse de café. Mes chers patients sont assez rétablis pour aller à Séfoula, y recevoir les soins médicaux de M. de Prosch.
« Le vieux paganisme africain, tout vermoulu et tout putréfié qu’il soit, a de la peine à mourir; en voici un exemple : le 2 avril, tard dans la soirée, on m’annonce un jeune homme. C’est ce même Likoukéla, que « le cœur jaune » de Litia avait autrefois arraché de ma maison et dont il avait fait son favori1. Depuis lors, Likoukéla avait, à deux ou trois reprises, fait profession chrétienne; puis il avait monté dans l’échelle sociale, était devenu gendre du roi, avait des esclaves, portait des bracelets d’ivoire et le titre dVché. Étonné, je le fais venir. Tremblant d’émotion, il me raconte que plusieurs jeunes chefs, un des fils du vieux Narouboutou entre autres et lui, Likoukéla, sont accusés d’avoir violé le harem du roi et, pour échapper à une mort imminente, ils se sont sauvés. 11 me supplie de le recevoir dans ma maison et de lui sauver la vie. Dès le lendemain, au point du jour, arrivent des envoyés du roi qui sont sur la piste de Likoukéla. Alors commence un chassé-croisé de pourparlers qui n’aboutissent pas. Je déclare que je ne me mets pas dans le chemin de la
i. Voy. ci-dessus, p. 253.
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justice, loin de là. Si Likoukéla est coupable, je le livrerai; mais, à deux conditions, c’est que : i° la chose soit discutée en plein lékhotla et que sa culpabilité soit clairement établie, et 2°, quel que soit son châtiment, que le roi me donne sa parole qu’il ne sera pas mis à mort.
cc Léwanika me répondit d’une manière évasive, quoique respectueuse, et m’annonçait « avec regret » que les chefs avaient saisi un policier accusé d’avoir servi d’entremetteur à ces jeunes gens et qu’ils l’avaient massacré, malgré ses ordres et à son insu. Sur ce, accompagné de Georges Mercier, qui se trouvait en visite chez moi, je me rendis à la campagne du roi, ce que nous appelons les Mafoulos. C’était le 6 avril. Le temps était superbe. Le village paraissait désert. Ceux que nous rencontrions ou qui nous regardaient avec curiosité, à travers les roseaux de leurs cours, nous saluaient d’un air mystérieux.
« Le roi, lui, à qui je m’étais naturellement fait annoncer, nous attendait à la porte de sa cour et nous conduisit sur la véranda, où il avait fait préparer des nattes et des sièges. Comme nous n’étions pas seuls, nous causâmes de choses et d’autres jusqu’à midi, heure bien longue pour le roi; il me faisait pitié ; il se croisait les jambes, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, se jetait en arrière, se penchait en avant, fronçait le sourcil et souriait alternativement, et faisait tous ses efforts pour soutenir la conversation.
« Le repas mit fin à cette embarrassante situation. Puis, le dîner fini, seul avec lui, dans la chambre, j’abordai enfin l’objet de ma visite. Je commençai par lui lire une lettre de Mme D’Espine *, de Genève, écrite, aurait-on dit, tout exprès pour la circonstance. Et, tout en la commentant, j’en vins à ce que j’avais sur le cœur.
i. Fondatrice et présidente de la Zambézia de Genève, morte en 1910.