VISITE AU ROI
c( Je suis navré, lui dis-je, du sang qui a déjà souillé la ville, versé sans même un simulacre de jugement, versé, me dis-tu, à ton insu et même contre les ordres que tu avais donnés d’épargner la vie à ce malheureux. Rien ne prouve qu’il fût coupable. Des accusations ne suffisent pas pour perdre un homme. Je croyais que nous avions fait du chemin, et voici nous allons à reculons.
< c Ce qui m’afflige, c’est que tout cela se fait en ton nom. Gomment veux-tu que ceux du dehors et moi-même nous croyions que tu es innocent de ces atrocités ? N’as-tu donc du pouvoir que le nom? Pour toi on bat les tambours jour et nuit, le sérimba pleure, on se prosterne devant toi, ce sont là des enfantillages, ce n’est pas régner. Tu as le pouvoir de mettre à mort qui tu veux et tu en as usé; mais tu n’as pas celui de sauver la vie à un de tes sujets.
« Je lui rappelai les dangers que nous avions courus en arrivant dans le pays sans qu’il pût nous protéger, je lui rappelai ce jour où, en plein lékhotla, sous ses propres yeux, on consultait les osselets pour donner au peuple la preuve des accusations, qu’on portait contre lui-même, de retenir la pluie, d’avoir répandu la petite vérole dans le pays, etc.
— Oui, me répondit-il avec un accent de tristesse, tu as parfaitement raison ; le coupable, c’est moi. C’est moi qui suis responsable de tout ce sang versé, car c’est fait en mon nom. Je suis faible et on le sait. Autrefois, on tuait sans mes ordres, tout bonnement pour me rendre odieux à la nation; aujourd’hui, on le fait pour me flatter, croyant que ça me fait plaisir, d Et il se mit à commenter chacun des faits que j’avais cités. « Mais, que faire? ajouta-t-il, en poussant un soupir. Que faire? Car, après tout, mes gens suivent la coutume de nos pères. Oue faire? Conseille-moi, tu es mon père.
— Convoque un pitso et déclare solennellement que tu
/|5s F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBÈZE
yeux l’abandon de cette vieille coutume qui tue, sans forme de procès, des hommes comme des chiens. L’heure présente le demande.
« Il le promit. Le fera-t-il?
« Nous abordâmes alors la question de Likoukéla. Ne pouvant ni disculper le malheureux jeu ne homme ni obtenir aucune preuve de sa culpabilité, je dirigeai l’attention du roi sur tout ce qu’il y a d’horrible dans l’institution du harem.
— Oh! le harem! me répondit-il. Tu ne peux pas savoir ce que c’est.
Et il entra dans des détails écœurants. Pour une fois, cet homme était éloquent.
— Pourquoi alors ne pas balayer le harem?
— Oui, il faut diminuer le nombre de ces femmes-là.
— Pourquoi ne pas les renvoyer toutes et n’en garder qu’une ?
— Ah! oui, c’est bien là le remède; mais... Et pourtant ce harem est un fardeau bien lourd. Chacune de ces femmes doit avoir son établissement, des troupes d’esclaves; c’est pour elles que toute la nation travaille : on leur construit des maisons, on cultive leurs champs. Ça ne finit pas. Mais les renvoyer!... C’est dur quand même.
— Oui, c’est dur, je le reconnais. Et je lui lus : « Si la main te fait tomber dans le péché, coupe-la et jette-la loin de toi!
— Mon père, je ne vois pas clair... Ma difficulté est bien grande.
« Au sujet de Likoukéla, le roi finit par me dire : « II m’en coûte, mais je lui pardonne. Seulement, il ne reviendra jamais ici et il ne faut pas que je le voie de mes yeux. S’il essaie de quitter le pays, il est sur d’être tué. »
« J’obtins aussi qu’il épargnât la vie du fils de Naroubou-
LIKOUKELA
tou; il me demanda d’en porter la nouvelle à ce vieillard, « mon ami », que je trouvai abîmé de douleur et vieilli de dix ans.
« Il ne restait donc plus qu’à faire, si possible, sortir Likoukéla du pays. Le résident permit qu’il partît avec les piétons de la poste; le roi, par lettre et par instructions verbales, me garantit le sauf-conduit de son ex-gendre et je l’expédiai, le 17 avril, à Séchéké et, de là, à Boulawayo.
« Je me demande seulement si, un homme qui a le droit de mort sur ses sujets, et qui trouve la force d’étouffer dans son cœur la vengeance pour un crime qui le lèse^ lui, est vraiment bien loin du royaume de Dieu. »
A toutes ces difficultés, dont quelques-unes inhérentes à l’œuvre même, venaient s’en ajouter d’autres : des malentendus entre collègues dont, par exemple, quelques-uns accusaient Coillard de chauvinisme.
(( N’est-il donc pas possible d’être Français et huguenot de cœur1 — c’est-à-dire d’être ému à jalousie pour sa patrie et pour la vieille église qui vous a nourri — sans être accusé d’un chauvinisme étroit et exclusif? Je ne connais pas cette maladie-là, moi, mais je crois que des missionnaires sortis de France et du sein de notre église remplissent un ministère que Dieu peut bénir pour l’une et pour l’autre. »
La guerre anglo-boer sévissait dans le Sud de l’Afrique.
26 avril igoo >. — J’ai toujours parlé du Seigneur Jésus comme d’un Prince de paix et de l’Évangile comme apportant