LECTURE D’UNE LETTRE AU ROI 4^ I
fidélité — mais aussi comme serviteur de Dieu, que je viens à toi aujourd’hui. Mon message, c’est encore le même que je suis allé te porter à ta capitale de campagne et dernièrement encore ici au kachandi, dans un tête à tête avec toi. Je ne puis pas me contenir et me taire, car mon message me brûle le cœur comme des charbons ardents.
<t O roi! toi qui m’appelles, à juste titre, ton ami, écoutemoi avec patience et ne te hâte pas de laisser ton cœur se percer.
« Je viens te parler de cette « ville de femmes » et aussi des gens que tu contrains à bâtir. Ce n’est pas du nouveau. Bien souvent, déjà, je me suis efforcé de te montrer que, de ta part, c’est un crime que d’emprisonner ainsi, comme des animaux, ce troupeau de femmes.
« De plus, tu es roi ; mais un roi est un serviteur aussi, c’est le serviteur de Dieu. C’est Dieu qui t’a établi le berger de ce peuple. Les hommes, c’est le bétail de Dieu, les nations sont ses troupeaux et les rois sont ses bergers. Aussi, au nom de ce Dieu qui est ton maître, je viens te demander de quelle manière tu remplis ton mandat aujourd’hui. N’astu pas toi-même démis et cc mangé » un de tes principaux chefs1, parce que, dans une certaine occasion, il avait abusé de son pouvoir et opprimé ses gens? Que dit ton Maître à toi de la manière dont tu paies cette nation qui n’est pas ta propriété, mais la sienne? Crois-tu vraiment que tu aies le droit et le pouvoir d’imposer de si écrasantes corvées à toute la nation? de faire venir les hommes et les femmes de leurs différents villages, portant comme des bêtes de somme des pieux, du roseau, des bottes d’herbe, avec le peu de pitance qui les empêchera de mourir de faim pendant qu’ils travailleront, jour après jour, aux travaux de terrassement
i. C'est-à-dire confisqué le bétail et les gens du chef.
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
et cle construction, les femmes surtout, comme des bœufs que l’on fait marcher à coups de fouet? Et tout cela, mon ami, pour construire un harem qui est une nouveauté dans le pays, et qui doit éclipser ceux de tes pères.
ce Mon ami, ne te laisse pas tromper par les flatteurs qui t’entourent. La vérité — une vérité désagréable — c’est que parmi les gens, il y a un grand mécontentement et des murmures; ils souffrent, lors même qu’on te le cache.
« Souviens-toi que c’est dans des circonstances absolument semblables qu’a éclaté, en 1 884? la révolution qui t’a chassé en exil. Ce sont les mêmes causes qui ont failli en faire éclater une nouvelle un peu plus tard à ton retour de la razzia chez les Machoukouloumboués. Aussi laisse-moi venir te souffler à l’oreille 1 que le même danger existe encore aujourd’hui, bien que tu ne paraisses pas t’en douter. Je suis convaincu que, 11’était la présence du gouvernement anglais, nous serions déjà en pleins troubles politiques, la révolution aurait éclaté.
«. O mon ami, mon frère, ne ferme pas l’oreille à mes conseils. Un roi n’est vraiment roi que si les sujets qu’il gouverne reconnaissent son autorité. Ne va pas, je t’en prie, par une oppression déraisonnable, t’aliéner les cœurs de tes sujets. Tu ne sais pas ce qui est devant toi, tu peux avoir besoin d’eux et tu pourrais trouver qu’ils t’ont abandonné. Salomon, le fils de David, était un grand roi qui avait une grande sagesse et qui avait fait des choses merveilleuses; des rois venaient le visiter et tous admiraient la splendeur de sa royauté. Ouand il mourut, ses sujets vinrent à son fils et lui dirent : « Ton père nous a imposé un joug écrasant, allège-le et nous te servirons. » Le fils de Salomon leur répondit avec orgueil et dureté, la grande majorité du peuple