NOUS SOMMES PRETS A TOUT
la catégorie des critiques ; toujours en éveil, ils sont toujours prêts à administrer la férule, ce sont nos pédagogues, et — si nos souvenirs d’enfance sont exacts — il convient à tout bon pédagogue d’être sévère. Mais il y a aussi la catégorie des amis qui s’identifient avec nous et qui font de nos joies leurs joies, et de nos épreuves leurs épreuves. Dans cette catégorie-là, se trouve le cercle des intimes qui n’hésitent pas à partager les responsabilités. On les compte ceuxlà; c’est une richesse de les posséder et, quant à moi, je ne voudrais pas en perdre un seul. Je n’ai pas à vous dire dans quel casier je vous trouve toujours, mon vénéré ami ; aussi, ça me fait du bien de vous parler à cœur ouvert.
« Je suis comme un somnambule sous l’empire d’un affreux rêve. J’ai beau me frotter les yeux, je ne me réveille pas. Je ne suis pas encore remis des angoisses par lesquelles nous venons de passer. Trois hématuries à Séfoula, en trois semaines, dont une a été fatale ! Et toutes ces morts, tous ces rapatriements ! Que nous réserve l’avenir ? Faut-il battre en retraite ? Peut-être va-t-on nous le suggérer. Pour nous qui sommes à la brèche, vous savez que nous sommes prêts à tout, sauf à battre en retraite. Si nous ne pouvons demander à d’autres le sacrifice de leurs vies, nous pouvons faire le sacrifice des nôtres. Nous mourrons au poste, s’il le faut, pour glorifier notre divin Maître, et nous lui laissons la responsabilité de son œuvre. Oui ! son œuvre : c’est bien la sienne, non la nôtre. Nous ne sommes que des instruments et souvent de mauvais instruments.
« Lors même que nous parlons haut et sommes forts en professions d’amour et de foi, il faut se trouver en face d’une situation comme la nôtre, pour savoir ce qui reste de tout ce bruit. Ah 1 que Dieu nous pardonne et soit miséricordieux envers nous !
« Il me semble que le naufrage est complet, et je frémis
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en voyant une vague après l’autre venir se briser contre notre pauvre barque qui a perdu ses agrès et menace de sombrer. Mais non ! Dans ces heures de péril, Dieu ne nous a pas abandonnés. Il y a une bouée dans les incommensurables profondeurs de son amour, ce sont ses promesses immuables. Nous nous y cramponnons encore avec espoir, sûrs que le moment de la délivrance viendra et qu’il mettra un nouveau cantique dans notre bouche pour le louer. Je suis éperdu, je suis las de la lutte et de tant d’émotions ; je ne comprends pas ; les ténèbres se sont épaissies autour de moi. Mais, un jour, la lumière se fera et nous verrons que toutes ces dispensations, qui nous confondent, servaient à accomplir le dessein arreté de notre Dieu. Reprenons courage ! Soumettons-nous, acceptons avec confiance, croyons, espérons en dépit de tout.
<( Esaïe lx, 2, s’applique tout particulièrement à la Jérusalem du peuple juif, le peuple de Dieu dont les destinées sont si glorieuses. Nous les appliquons à l’Eglise. Peut-être les Juifs ont-ils raison de nous accuser d’accaparer toutes les promesses qui leur sont faites, leur laissant seulement les châtiments. Mais, si notre exégèse a une teinte de vrai, ne pouvons-nous pas, par extension, appliquer quelque chose de cette promesse à l’œuvre de Dieu et à l’âme angoissée : <a Voici les ténèbres couvrent la terre . . . Mais sur toi se lève l’Éternel, sur toi sa gloire apparaît. » Jérémie, épanchant la douleur de son cœur sur les ruines fumantes de Jérusalem, trouvait pourtant de ces accents sublimes : « Les bontés de l’Eternel ne sont pas épuisées ; elles se renouvellent chaque matin. . . L’Eternel est mon partage, dit mon âme; c’est pourquoi je veux espérer en lui... II est bon d’attendre en silence le secours de l’Eternel. »
« Je me suis oublié. Je voulais vous parler de tout autre chose, je ne le puis plus ; il faut clore, mais je me sens sou-
l’ombre de la mort.
lagé et calme. Je me dis qu’après m’avoir lu vous ne prendrez pas cela pour du jargon, mais que vous prierez pour nous et pour moi. Peut-être ai-je tort de parler de moi ; mais c’est à vous que je parle, c’est entre nous. Je ne puis pas ne pas sentir mes responsabilités et j’ai besoin d’être soutenu, »
(c L’ombre de la mort plane toujours sur nous1. Il ne faut pas vous étonner d’apprendre de nouveaux deuils. Nous, nous n’ouvrons jamais nos lettres de la mission sans battements de cœur. Il faut que nos faire-part zambéziens cessent d’être des coups de foudre. Que devient la foi en Dieu et la foi en la Mission dans ces circonstances-là ? La foi en Dieu n’est pas en question. Il y a trop d’années que nous le connaissons comme un bon et tendre Père qui fait bien toutes choses et fait concourir toutes choses au bien de ceux qui l’aiment. Et quant à son œuvre, si, comme nombre de nos prudents amis ne manqueront pas de le suggérer, Dieu m’appelait ailleurs, au Congo par exemple, aussi clairement qu’il m’a appelé ici, je quitterais le Borotsi aussi facilement que j’ai quitté le Lessouto, ma seconde patrie, et Léribé, l’œuvre de ma jeunesse. La foi interdit le murmure, mais elle illumine la douleur qu’elle ne condamne pas. Il nous est arrivé souvent de donner une couleur spirituelle aux paroles du psaume cxxvi : <a Celui qui sème avec larmes... celui qui porte la semence marche en pleurant... )> Nos larmes à nous sont réelles, humaines et abondantes aussi bien que spirituelles. C’est aux pieds de notre Dieu que nous les répandons. Mais une chose est certaine : — Dieu ne m’accordera-t-il pas la grâce et la joie de la voir? — le temps de la moisson viendra et, d’Europe, vous entendrez un jour les
i. Lettre à M. Louis Sautter, Léalouyi, i4 avril 1901.
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chants joyeux des moissonneurs. Je ne prophétise pas, Dieu l’a dit et je le crois. Vous le croyez aussi et plus fort que moi, et c’est pour cela que je m’appuie sur votre foi comme sur une collaboration.
(( J’ai passé très solitaire les fêtes de Pâques. Le jour de Pâques (7 avril), j’ai été prêcher chez le roi, un trajet de six heures en bateau aller et retour. J’ai pu réunir des hommes en assez bon nombre, mais pas de femmes. Je me sentais la tristesse dans le cœur; rien dans mon entourage, rien dans cet auditoire qui fût à l’unisson de mes pensées. Cependant, quand j’ai pu captiver leur attention, je me suis dit qu’il valait la peine de leur apporter ce message de Jésus mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification. J’eus avec le roi un bout de conversation autour d’une table chargée d’un excellent dîner; il est plus aimable que jamais, mais toujours l’obstacle le plus formidable â l’avancement de notre œuvre.
« L’esprit de Dieu nous aide dans nos prières, nous guide, nous inspire, il intercède pour nous, avec des soupirs ineyprimables. » (Rom. vm, 26, 27.) Quand donc il nous met dans le cœur le cas spécial d’un homme, nous sommes sûrs de la réponse d’En-IIaut. Que de fois n’ai-je pas essayé de prier pour tel sujet, pour la conversion de telle personne, mais la prière était un effort, elle était de plomb, et le sujet a été abandonné. Je crois que l’Esprit ne l’avait pas inspirée. Je ne suis pas encore arrivé à la conviction que ce soit le cas pour le roi. J’ai encore de l’espoir et j’attends. »
10 avril igoi . — Tous ces temps-ci, les termites me livrent une guerre acharnée. Je suis obligé d’enlever mes livres des rayons tous les deux jours, et, malgré cela, ils sont détruits. Je suis désolé de cette perte.