LA MOISSON SE FAIT ATTÉNDRE
scalpel de la critique fait moins de mal que le parfum de la louange. 11 est bon d’être humilié. Dieu nous accordera la grâce de recueillir, sans amertume, les leçons qu’on veut nous donner, quelque sévères qu’elles soient, et de nous cramponner aux promesses immuables de Dieu, d’autant plus fortement que nous sentons chanceler certains appuis humains.
« On nous dit que l’œuvre est stérile! Sans doute, la moisson se fait attendre. Mais quelles merveilleuses transformations se sont déjà opérées dans ce pays de ténèbres, de meurtres et de souffrances inénarrables ! Oui dira les maux que nous avons pu soulager, les vies que nous avons pu sauver et les existences désolées que nous avons pu orienter? Et pour peu qu’on y réfléchisse, le Zambèze a-t-il vraiment appauvri l’Eglise ? A-t-il tari, chez les vrais disciples du Seigneur, la grâce de la prière, de l’amour, de la foi et de la libéralité ? Nous croit-on sérieusement capables de déserter un poste parce qu’il est périlleux plus que tout autre ?
« Une chose qui me frappe, c’est que l’on ne voit pas la main de Dieu dans nos deuils ; on ne veut y voir que nos imprudences. Qu’imprudences il y ait eu, je n’ai pas la prétention de le nier; mais pourquoi les exagérer? N’avez-vous pas en Europe des hommes remarquables par l’ardeur de leur jeunesse, la richesse de leurs talents et leur activité, qui succombent? Des carrières pleines de promesses et d’espérance qui se brisent à leur début? Des hommes qui nous paraissaient presque indispensables, et que Dieu nous reprend au zénith d’un service béni? Oue de noms; que de faits passent devant mon esprit et se pressent sous ma plume !
« Je m’absorbais en canot, l’autre jour, dans le martyrologe de la mission en Chine ; l’émotion faisait jaillir la
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
prière de mon cœur et couler mes larmes. Viendra-t-il à l’esprit de gens timides d’abandonner la Chine à ses ténèbres? Je serais bien étonné si des jeunes gens, des jeunes filles, des hommes et des femmes, en vue de ce qui les attend, eux aussi, ne se levaient pas spontanément de tous côtés et n’accouraient en grand nombre pour se disputer, ne fut-ce qu’un lambeau du manteau de ces glorieux martyrs. Je les envie, moi. Ce que les Chinois, ce que les cannibales de la Nouvelle-Guinée, ce que les sauvages de l’Ouganda ont été pour ces héros dont l’Eglise s’honore, le climat du Zambèze l’est pour nous. Montrez-moi la carte du monde, el, sur cette carte, le coin, un seul, que l’amour de Dieu ne couvre pas et pour lequel Jésus-Christ ne soit pas mort ! Si vous ne le pouvez, ne nous dites pas de passer à d’autres — parce qu’on y meurt — une mission que Dieu nous a si clairement désignée. Ce serait une lâcheté et une désobéissance.
« Comme vous le voyez par la date de cette feuille, je suis en voyage. J’ai quitté Léalouyi depuis deux mois. Nous pensions que c’était la seule chance de pouvoir organiser une expédition pour le transport de notre ravitaillement et du renfort destiné à la Vallée. Le roi ne pouvait pas me refuser des canots, si je descendais moi-meme. Mais comme d’un côté, le pays est drainé de jeunes gens par l’attraction des mines, et que, de l’autre, chaque canot se loue très cher aux marchands, il vous est facile de comprendre les difficultés que nous avons eues à rassembler une petite flottille de vingt-cinq canots. Mais je les ai eus, et mon fidèle Sémonja m’a, comme toujours, accompagné. Je ne saurais trop bénir Dieu de la prévoyance, des soins et de l’affeclion de ce chef chrétien. Aussi le voyage, dans ces conditions, m’a-t-il déjà fait un grand bien. Qu’il fait bon se revoir avec le cher Louis Jalla, auquel tant de liens m’at-