Lettre à M. J. Bianquis, Léalouyi, 8 avril
2. Lcalouyi, \l\ mai 1902, impr. dans J. M. E., 1902, 2e sem., p. 198 et suiv.
LA MISSION ŒUVRE DE FOI 5og
notre ministère d’une solennité nouvelle et fait brûler d’une flamme plus ardente notre amour pour nos pauvres Zambéziens.
<c Lorsque, en 1876, nous visitions East- London avec Mabille, on commençait les travaux titaniques du port de cette ville. 11 s’agissait d’une jetée qui devait s’avancer hardiment dans la mer. On avait érigé une machine, alors la plus puissante du monde, m’assurait-on, qui prenait des blocs de béton de volume et de poids incroyables et les jetait dans la mer. Oui dira les blocs qui ont été ainsi engloutis, jour après jour, pendant des mois et peut-être des années, et qui semblaient se perdre dans l’abîme? Nous en sommes encore là, nous jetons nos fondements dans l’abîme. Nous ne sommes pas de puissantes machines, mais des choses faibles de ce monde, choses de rien que Dieu emploie pour manifester sa puissance. Cependant, comme à East-London, un jour viendra où notre béton paraîtra à fleur d’eau, alors les maçons élèveront l’édifice aux yeux de l’Eglise et à la gloire de Dieu.
« La période actuelle de la mission n’est certes pas une période intéressante pour le public, mais nul ne nie qu’elle soit importante, indispensable. Notre œuvre est pour nos amis d’Europe, plus encore que pour nous, une œuvre de foi dans toute la force du terme.
« Que de fois j’aurais voulu que nos amis, comme notre cher capitaine Bertrand, pussent pendant quelques semaines vivre de notre vie. Nos Zambéziens, que de mal n’ai-je pas dit d’eux! Je n’ai pas menti. Et pourtant, je les aime autant qu’il est possible d’aimer, et je vous assure qu’on pourrait être moins heureux ailleurs que chez eux. Quand on croit avoir trouvé l’abord de leurs cœurs, que leurs figures s’illuminent en vous voyant, qu’ils vous bombardent les uns après les autres, fussent-ils cinquante, de leurs joyeux bon-
F. COILLVRD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
jours, qu’ils vous témoignent à leur manière, peut-être pas toujours parfaitement désintéressée, leur respect et leur attachement, qu’ils vous donnent un franc sourire, une bonne parole, vous content leurs joies, leurs soucis et leurs pleurs, qu’ils vous demandent un petit secours ou un conseil, ce sont là de ces riens qui ne se mettent pas sur le papier, mais qui vous font déjà entrevoir la vérité de la parole du Sauveur : cc 11 n’est personne qui, ayant quitté, à cause de moi et à cause de la Bonne Nouvelle, ses frères, ses sœurs, son père ou sa mère ou ses enfants, ne reçoive au centuple des frères, des sœurs. » (Marc x, 29.) Parmi ces pauvres païens qui nous font parfois souffrir, nous trouvons des hommes, nous retrouvons une famille que nous aimons et au sein de laquelle le missionnaire est heureux. Il trouve même, dans cette vie décolorée et si différente de la vie européenne, de petites jouissances, quelques fleurs, sauvages si vous voulez, rares et minuscules au milieu de nombreuses épines, mais dont le parfum est d’autant plus doux. Cela nous fait plaisir et entretient notre courage. Mais nos amis, eux, n’en savent rien, et ils s’apitoient sur les gouttelettes de sang de nos égratignures.
« Il en est de même dans un autre ordre d’idées. On m’écrit : « Racontez-nous quelques conversions extraordinaires ou frappantes. » Ah! je le voudrais bien. Mais, vous ne voudriez pas d’un article falsifié, et d’ailleurs, cet article-là nous ne le fabriquons pas. Les conversions? Le temps n’est pas encore venu d’en parler. Mais, pendant cette période de germination, le Seigneur soutient notre courage. C’est une conversation, un incident insignifiant, quelque chose qui soulève la croûte du sol et qui, en vous faisant entrevoir le travail latent et silencieux qui se manifestera à son heure, vous fait battre le cœur. Si nous vous en parlions, l’expérience nous l’a déjà fait voir, nous risquerions de tout com-