LES CONVERSIONS
promettre, et vous-mêmes vous risqueriez d’aller au delà de notre pensée. Patience, patience! Les ténèbres qui nous entourent sont épaisses ; mais il y a quelques lueurs à l’horizon qui nous disent que l’aube du jour n’est pas loin. Nos amis ne les voient pas.
« Ces réflexions, je les ai souvent faites, et jamais plus que depuis le départ du roi pour l’Europe. Ce que nous appelons le borèna, le pouvoir, c’est le roi-soleil; les astres les plus brillants s’éclipsent devant lui. Vous aurez beau être là, monsieur un tel, qu’on honore ou qu’on adule chez lui, on ne le voit plus quand le roi est là, on ne le salue pas, on ne répond pas même à ses salutations, le visage ne se déride pas en présence de la noire majesté. Elle est un étouffoir, un mur. Le roi est parti, donc on respire parmi le petit peuple. Que ne pouvez-vous nous accompagner à la capitale et voir avec quel empressement les gens s’attroupent autour de nous, avec quel intérêt ils apprennent les chants composés tout exprès pour eux.
a Et surtout avec quelle avidité tout ce monde écoute la prédication! « Nous aussi nous voudrions bien nous convertir, » disent les femmes qui se groupent autour de nos demoiselles. « Et nous aussi, répètent les hommes qui me conduisent en canot, mais nous attendons le retour du roi. » Nous attendons ! sont-ils les seuls à retarder ainsi le pas décisif et à étouffer leur conscience ?
« Un soir, le soleil baissait à l’horizon, j’avais insisté pour que M1,es Kiener et Roulet, après une forte journée de travail, fissent une petite promenade en bateau, et, comme à toute promenade il faut un but, nous nous étions naturellement dirigés vers la capitale. Où aller ailleurs dans cette verte plaine devenue un lac? Nous nous arrêtâmes aux cuisines royales — où nous nous réunissons généralement. Nous allions part:r quand nous remarquâmes un grand
F. COILL A.RD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
nombre de femmes et d’hommes, qui étaient accourus pour nous saluer et s’étaient assis. « Oh! me dit quelqu’un, ils ont cru que vous étiez venus pour nous enseigner !» — « Bon, mes amis, chantons! »
Jésus est venu du ciel Pour sauver le pécheur,
Et le pécheur, c’est moi.
<l Quelques paroles, une courte prière, et comme la nuit tombait, nous partîmes au milieu des mercis de ces bonnes gens.
« Voulez-vous maintenant m’accompagner dans une de nos fréquentes visites à ce que nous appelons ici les Mafoulos, la résidence de campagne du roi qui a eu l’amabilité de m’y faire construire une case? Nous y sommes donc chez nous. Nous y arrivons à peine, que la princesse Katoka et tous les grands chefs s’empressent de venir nous saluer. lisse groupent dans la cour et nous échangeons les nouvelles. Une fois nos amis dispersés, ce sont les petits présents de bienvenue qui se succèdent : patates, cannes à sucre, manioc, etc., mes garçons battent des mains — c’est le merci des Barotsis — et toute la cour répond en battant des mains. Les crieurs publics annoncent notre arrivée, pendant que quelque chef est venu pour un entretien plus ou moins confidentiel. Le dimanche, ainsi préparé, est toujours intéressant et les auditoires nombreux.
« Une fois, j’arrivai sans m’être fait annoncer, je trouvai l’herbe qui couvrait le sol de ma case toute pourrie. Heureusement que je devais aller explorer, au point de vue de l’évangélisation, la riche et populeuse vallée de Namétomé où notre chère Nolianga est malade depuis longtemps. A mon retour tout était transformé. La chambre était tapissée
AUX MAFOULOS
d’herbe fraîche recouverte de belles nattes, les murs mêmes étaient tout lambrissés de nattes neuves, la cour nettoyée et en partie tapissée d’herbe. Quelle bienvenue! C’était charmant. »
« L’inondation de cette année a été de beaucoup la plus forte que, de mémoire d’homme, l’on ait connue x. Notre chaussée était couverte d’un mètre d’eau ; on débarquait devant l’église. Notre magasin n’était plus que de la boue, et, dans nos chambres, les chaises s’enfonçaient. Quelques décimètres de plus, et, nous aussi, nous devions fuir. Je vous laisse à penser si les termites ont jubilé.
« Heureusement l’eau qui baignait déjà nos murs de terre et de roseaux, s’est arrêtée à temps, puis elle a commencé à baisser et, maintenant, elle baisse rapidement. Ces demoiselles n’ont pas voulu interrompre leur école. J’ai recueilli chez moi autant de garçons que j’ai pu, de sorte qu’avec les enfants restés au village, elles ont toujours une moyenne de trente écoliers, mais des écoliers de choix dont la conduite et les progrès ont été une douce compensation à la peine que nos sœurs se sont donnée.
« Mais c’est aussi — j’allais presque dire surtout — à l’égard des femmes du village qu’elles ont rempli une mission qui, je n’en doute pas, sera bénie.
« C’est mon fidèle Sémondji qui m’accompagne généralement à la capitale de campagne pendant que Nyondo célèbre les cultes ici et évangélise avec ces demoiselles. Mais notre docteur y est venu aussi avec moi. Au point de vue de sa profession ce n’est que trop nécessaire. Les affections de poitrine, les bronchites et les fièvres sévissent partout. C’est une épidémie. L’ami Bouchet m’y a aussi accompagné
i. Lettre de Léalouyi, 22 mai 1902, impr. dans J. M. E. 1902, 2esem., p. 202 et suiv.
F. COILLARD AU ZAMBÈZE
5l4 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
pour y passer la Pentecôte. Nous sommes revenus avanthier. Cette visite-là sera pour moi inoubliable. »
En effet, le grand prêtre du tombeau de Moramboa à Liroundou, Sioui, un haut personnage, se déclara alors pour Dieu \
c< Cet homme, s’il est sincère^ comme nous le croyons tous, est un miracle de la grâce de Dieu. »
Et comme Coillard aimait ses garçons ! Un jour Samata le quittait et ne revenait pas.
Mardi 2j mai nj02. — Deux jours se passèrent, je le fis chercher par Sémondji ; il refusa obstinément, se plaignant d’être trop souvent grondé, — ce qui est peut-être vrai — et écrasé de travail, ce qui est de l’imagination, car il ne fait jamais rien pour moi. C’était le samedi. Le dimanche il ne parut pas aux cultes, je n’ai plus rien su de lui. Voila donc à quoi ont abouti tous les sacrifices que j’ai faits pour ce malheureux garçon! Je me fais mille reproches. L’occasion est-elle vraiment passée pour toujours?
3i mai. — Samata m’est revenu mercredi dernier. Il m’est revenu humblement, me promettant de mieux faire. J’avais ardemment demandé à Dieu qu’il le ramenât et me donnât ainsi une autre occasion de lui montrer de l’amour. Ah ! je ne sais pas encore aimer. Si j’avais su aimer, comme mon ministère eût été différent! Il me semble que c’est maintenant que j’entrevois un peu ce qu’est l’amour. L’amour vrai, l’amour de Dieu qui aime sans intérêt, sans calcul, sans réciprocité, qui aime malgré l’hostilité, l’ingratitude et même la haine. Cet amour, je l’entrevois, mais ce n’est pas le
i. J. M. E.y 1902, 2e sem. p. 2o3-2o5.