A M0R1JA
montagnes dénudées, couronnées de remparts de rochers inaccessibles, les mêmes Bassoutos ; mais il me semble que ma vue se trouble ou que je reviens d’un autre monde. Nous rencontrons des gens, j’en connais peu et peu me connaissent.
Rien ne m’a plus émerveillé que le développement de l’œuvre scolaire.
Je suis malheureusement arrivé, chez nies vieux amis de Morija, avec un rhume que je tramais depuis plus de six semaines au Cap, et qui a fini par me confiner pour deux ou trois jours dans ma chambre. Mais, quand on est soigné comme je l’ai été, c’est presque un privilège d’être malade. On jouirait de ce temps de calme et de recueillement, si l’on ne craignait de pousser l’égoïsme un peu trop loin, et d’abuser de la bonne volonté des garde-malades bénévoles.
L’hiver et la difficulté de se procurer des montures m’ont interdit de visiter mon vieil ami Ellenberger à Massitissi, et les stations intermédiaires, et de pousser jusqu’à Hermon, pour répondre à l’invitation de M. Christol. Il a fallu me résigner, quoi qu’il m’en coûtât.
De Morija, Coillard va à Thaba-Bossiou, où il trouve M. et Mme Jacottel; il visite M. et Mras Jeanmairet, à Bérée ; de là il part pour Léribé.
C’était le ier juillet. Un doux soleil d’hiver brillait de tout son éclat et répandait sur le panorama grandiose des Maloutis, qui se déroulait devant nous, des teintes et une gaze de brume d’un effet ravissant.
A Hlotsé, c’est devant l’église que nous étions attendus. Il était tout naturel d’y entrer et d’unir nos cœurs et nos voix en prières et en chanls de louange.
A Léribé même, nous arrivâmes comme le soleil dardait
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ses derniers rayons sur cette paisible station. Ces rayons de lumière, luttant avec les ombres envahissantes, parlaient éloquemment à mon esprit et à mon cœur. C’était comme un tableau reflétant toute ma vie de missionnaire. Toutes ces années... elles ont passé comme une veille de la nuit. Les enfants de l’école et les gens du village nous reçurent avec leurs chants ; il ne me fallut aucun effort d’esprit pour me retrouver chez moi et au milieu des miens. Les chers Lorriaux, venus de Qalo pour nous recevoir, en l’absence des Hermann Dieterlen, nous ont comblés de bontés. Nous n’avons passé que quatre jours à Léribé, mais quatre jours bien remplis. J’aurais voulu plus de temps, pour voir mes anciennes ouailles en particulier, et montrer à ma nièce tout ce qui faisait revivre le passé. Somme toute, quatre jours étaient assez.
Malheureusement, notre arrivée coïncidait avec le départ de tous les chefs pour Masérou, où le premier parlement mossouto devait se réunir le 6 juillet. C’est à peine si j’ai entrevu Jonathan, le fils de Molapo.
Néanmoins, le dimanche, nous eûmes, comme à Bérée, un auditoire immense qui se réunit sous les eucalyptus, à l’ombre de l’église. Nous avions un temps idéal : beau soleil, point de vent, point de froid. Nous parlâmes du nom de Jésus : ce qu’il est au ciel pour les rachetés, ce qu’il est dans le cœur, ce qu’il a été et ce qu’il sera sur la terre, sa puissance, sa beauté, sa grandeur (Phil. n, 1 1). Nous entendîmes des appels incisifs, des prières ardentes, et des paroles vibrantes d’émotion. « Nous pleurons de joie, disait le vieux Michée, nous pleurons à force de rire, mais nous pleurons aussi parce que nous souffrons. Nous pleurons... ah oui! » Et, vaincu par l’émotion, il se laissait choir sur son banc.
Ce premier service terminé, nous nous pressâmes dans l’église, notre Ebénézer. Quatre cents membres participèrent
A LERIBE
à la communion. Nous usâmes de peu de paroles. Il est bon, dans la solennité d’un silence absolu, de se sentir en communion avec Jésus, de n’entendre d’autre voix que la sienne. La gymnastique mentale du pasteur qui répète une série de textes, m’a toujours étonné. L’idéal serait de donner à chaque communiant une miette de la parole de Dieu ; cela peut se faire dans les petites communautés, mais, c’est difficile et presque impossible, du moment que les communiants se comptent par ccnl aines. A mon avis, rien n’est plus solennel que la répétition, à chaque table, des paroles sacramentelles suivies d’un silence absolu, quand aucune voix extérieure, aucun bruit, aucun autre message ne viennent troubler le tête-à-tête intime de l’âme avec son Sauveur. Alors, ainsi retrempée, elle peut, à l’unisson de ceux qui ont pris part au repas sacré, éclater en chants de louanges et en actions de grâces.
La cérémonie terminée, toutes ces figures rayonnantes se sont pressées autour de nous. Nous nous étions reconnus, et cela remplissait tous les cœurs de joie. Ah ! ces visages radieux, ces chaleureuses poignées de mains, ces dernières paroles, ces sourires, ces adieux! Tout le monde se dispersa, qui à pied, qui à cheval. Je les suivis longtemps du regard. Resté seul avec mes pensées et mes émotions, j’eus un de ces moments indéfinissables de faiblesse et de poignante douleur, où tout s’effondre sous vos pieds et vous fuit. Le vide s’est fait autour de vous et l’horreur d’épaisses ténèbres vous enveloppe. C’est dans des angoisses pareilles, je pense, que David se fortifiait en Dieu.
J’ai parlé de vides! Une figure me manquait dans ces circonstances, celle de Nathanaël Makotoko, mon vieil ami de quarante-six ans ; il y a quatre ans, je l’avais trouvé vieilli, mais encore lui-même. Aujourd’hui, on le disait tombé en enfance ; grande fut ma joie de le trouver, malade
F. COILLARO
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
sans doute, niais l’esprit lucide, plein de joie de me revoir et de faire la connaissance de ma nièce qu’il appelait « petite sœur ». Il trouva, en nous saluant, de ces bonnes paroles qui lui étaient habituelles autrefois : « Vous avez travaillé et peiné, mais vous avez jeté le filet de l’Evangile au pays des Barotsis sur l’ordre de Jésus. » J’allai passer une nuit à Hlotsé, pour mieux le voir et le rassasier des nouvelles de la mission. Noire dernière réunion a été avec lui : le lundi matin, à notre passage, un groupe d’amis s’étaient réunis dans sa cour, autour de lui; après avoir médité sur Jean xiv, i et 2, nous prîmes ensemble la sainte Gène. Ce n’était pas au bord de la tombe, sous l’ombre des ailes de la mort que nous nous sentions, mais au seuil de l’éternité bienheureuse. Nul de nous 11’oubliera cette réunion si simple et si bénie. La séparation n’avait pas d’aiguillon pour nous, tant le revoir nous paraissait proche et certain, cc Quel cantique veux-tu que nous chantions, » lui demandai-je? Son visage s’illumina : « Chantez : « Si vous saviez quel Sauveur je possède. » Le cantique fini, il épancha son cœur dans une admirable prière toute nourrie des promesses de Dieu. Et nous nous dîmes adieu, ou. pour mieux dire, nous nous donnâmes rendez-vous dans la maison du Père.
Du Lessoulo, Coillard alla à Johannesburg, où il arriva le iG juillet igo3.
J’étais naturellement hanté par mes souvenirs de 1 877 x, quand nous traversions ce pays dénudé, ces solitudes silencieuses où l’œil découvrait à peine, de loin en loin, la fumée d’une ferme isolée, niellée dans un repli du terrain, au pied de ces collines de quartz qui scintillaient au soleil. Oui
1. Journal de voyage, ini)r. dans J. M. E igo3, 2e scm., p. 327 et su:v-
A BOULAWAYO
eût dit, alors, qu’elles recélaient dans leurs entrailles des richesses magiques qui allaient subitement transformer cette partie de l’Afrique, cc De l’or! de l’or! » et du moment que ce cri retentit parmi les nations « la fièvre jaune » devint épidémique; on accourut de toutes parts, et une ville, avec l’agitation fébrile et le tintamarre de la vie civilisée, surgit dans ce désert. Et quelle ville ! Je la contemplai avec une sorte de stupeur.
De Johannesburg, Coillard, toujours avec Mlle Mackintosh, se rendit à Pretoria, à Bloemfontein, àKimberley, pour enfin arriver à Boulawayo, et de là, par le train d’abord, puis en voiture à bœufs, jusqu’aux Chutes Victoria, soit jusqu’à Livingstone.
Après une délicieuse semaine passée aux Chutes1, nous sommes retournés, sans aventures, à Boulawayo. Nos cœurs étaient attristés par la perspective de la séparation. Après avoir voyagé et vécu ensemble pendant quatre mois et partagé les mêmes travaux et les mêmes bénédictions, il semblait que cela eût dû toujours durer.
J’ai retrouvé dans ma nièce quelque chose de sa tante et cela, plus encore que toutes les bontés dont on nous a comblés partout, m’a fait du bien. Je me suis retrempé dans une communion intime toute imprégnée de prière et d’affection et dans une atmosphère intellectuelle et spirituelle qui élève l’âme au-dessus du terre à terre de notre vie zambczienne.
Nous arrivions à Boulawayo le vendredi soir, 10 septembre. Le lendemain, Mlle Mackintosh filait à toute vapeur vers le Cap, et moi, le surlendemain, je reprenais, solitaire, le chemin du Zambèze.
2 Journal de voyage, impr. dans J. M. E., 1903, 2e sem., p. /,oi et suiv
F. COILLARD AU ZAMBÈZE
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
A son retour aux Chutes, Coillard visita une annexe, puis il repartit pour Kazoungoula et Séchéké, où il arriva le 4 octobre.
«Après un voyage1 de quatre à cinq semaines en malleposte, couché sur la dure, enveloppé de ma couverture, » quel soulagement et quelle joie d’arriver enfin à Séchéké et de reposer mes vieux os sur un lit! Je me sens brisé, moulu. Quelle joie de revoir le Zambèze et de me retrouver à Séchéké au milieu des miens.
Ce Séchéké est une ruche d’abeilles; chacun y travaille; les patients affluent chez le docteur. Nos soirées, nous les passons ensemble, nous avons beaucoup à nous dire, aussi les heures s’envolent rapidement.
Mais quand nous mettrons-nous en route? Voilà un gros point d’interrogation. Le roi devait m’envoyer vingt canots. Mais il est malade. Mon fidèle Sémonja, chargé d’amener les canots, ne pouvait songer à quitter Léalouyi aussi longtemps que le roi gardait le lit ; de sorte que je puis être retenu indéfiniment ici. C’est un contre-temps, car non seulement les pluies ont commencé, mais mes collègues de la Vallée ont encore ici une quantité d’approvisionnements que j’aurais voulu emmener avec moi, ce qui m’eut obligé de voyager lentement. Me sera-t-il possible de le faire, maintenant que la saison des pluies est à la porte ?
J’ai des soucis qui me hantent; j’ai hâte de partir. Willie, muni de titres pompeux, est arrivé à la capitale pour y planter l’éthiopisme. Nous allons passer par une violente crise, et, je l’avoue, je tremble pour notre école. Nous verrons ce que le roi fera. Mais, dans toute cette affaire, il a été, comme Willie lui-même, aussi faux qu’on peut l’être. Et
i. Lettre à M. et Mrae Édouard Favre, Séchéké, 19 octobre 190.3, impr. dans les Nouvelles du Zambèze , 1904, p. 23.
LÉALQUYI — ARRIVÉE IDE COILLARD EN DÉCEMBRE 1903