‹ François CoillardChapitre 252 sur 282 · A Alfred Boegner, Léalouyi, 21 décembre igo · texte numérisé non relu

A Alfred Boegner, Léalouyi, 21 décembre igo

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

que le roi, au mépris de sa promesse, avait cédé aux instances des Ethiopiens et que, non seulement il avait consenti à ce qu’ils restassent où ils étaient, mais qu’il devait, ce jourlà même, les introduire et les présenter aux chefs et par eux à la nation, et que c’était lui, Ngambéla, que le roi avait chargé de le faire, malgré ses protestations. C’est pourquoi il sentait le besoin de m’avertir. Je l’en remerciai, mais j’étais trop peu bien pour aller au village ce jour-là, et puis la sagesse m’imposait de ne pas me montrer trop effrayé de la tournure que prenaient les choses.

Le lékhotla ne put pas se réunir ce jour-là et la présentation n’eut pas lieu.

Je me fis annoncer pour le surlendemain (16 décembre). J’étais accompagné d’Adolphe Jalla, de Voila et de Bouchet. Le roi nous reçut chez lui. Il était évidemment étonné de me voir le visiter, malade comme je l’étais. Je lui dis que je venais pour affaires et, après avoir fait appeler Ngambéla, je demandai compte des rumeurs qui m’étaient parvenues et que, cyniquement, il avoua vraies. Je le mis alors en présence de sa fausseté et de ses mensonges dans toute cette affaire et je lui dis solennellement que, puisque son amitié cachait ainsi un poignard sous son manteau, je n’y croyais plus. Je lui rendrais désormais le respect dû à son rang, mais, comme ami, c’était fini, je ne pouvais plus avoir la moindre confiance en lui. Puis je me levai et je le saluai. Pris par surprise, il était tout ébahi: « Mais comment, fit-il, vous partez? et nous ne nous sommes pas salués. » Et, tremblant d’émotion, il me tendit la main. Je passai outre, mes collègues me suivirent.

Nous n’étions pas partis depuis dix minutes que le Ngambéla accourait hors d’haleine, venant me dire de la part du roi : « Je vous en prie, ne m’abandonnez pas! Que faire sans vous? Tout est réglé: les Ethiopiens nes’éta-

bliront pas à la capitale, mais iront près des Mafoulos. — C’est décidé, ajoutait Mokamba, il ne discutera plus avec eux. »

Le ier janvier 1904, Coillard écrivait 1 :

« Les Éthiopiens sont encore ici, sonnant leur cloche quand nous sonnons la nôtre et faisant une propagande où la calomnie paraît jouer le principal rôle.

« Vous l’avouerai-je? J’ai passé par une série d'expériences très caractéristiques. Les Éthiopiens m’ont d’abord fait peur. J’ai tremblé, surtout pour notre école. Puis une crainte m’a saisi, c’est le danger que dans toute cette question notre personnalité — je parle de la mienne — ne joue un rôle trop important. J’ai demandé à Dieu la grâce qu’avait saint Paul de pouvoir se réjouir de ce que Christ était prêché, lors même qu’il l’était dans un esprit de dispute. J’en suis arrivé à me ressaisir, à retrouver le calme et la confiance. Que sont, après tout, l’hostilité et les machinations des hommes et l’habileté de l’ennemi à se servir même des enfants de Dieu pour entraver la cause du Roi des rois? Dieu n’a-t-il pas mis le sable comme limite aux vagues de la mer? Et ne peut-il pas dire aussi à la malice de l’homme : «Tu iras jusqu’ici, là s’arrêtera la fureur de tes vagues? d

« Ce qui importe, par-dessus tout, c’est la gloire de Dieu. Père glorifie ton nom! Glorifie-le par nous, malgré tout. Voilà où j’en suis. »

18 janvier. — Aujourd’hui encore, on parle de maisons qu’on bâtit pour les Éthiopiens aux Mafoulos, mais, en attendant, ils sont toujours ici à la capitale. Nous ne pouvons pas aller plus loin dans nos concessions.

j. A M. et Mme Édouard Favre, Léalouyi, ier janvier 1904? inipr. dans les Nouvelles clu Zambèze , 1904? p. 35.

54o F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

Le io janvier eut lieu le baptême de trois élèves de l’école biblique, une lueur dans ces jours sombres.

La discipline à l’école devenait toujours plus difficile à maintenir et des discussions survinrent avec les évangélistes.

12 février igof — L’esprit qui règne à l’école est un souffle du démon. Elle est devenue ingouvernable. Je n’ai jamais vu chose pareille. Si M1Ie Kiener fait une observation à l’un des grands, toute l’école s’insurge et chacun de crier et de faire toute espèce de remarques des plus impertinentes. J’ai la tristesse dans l’âme. C’est plus grave que je ne puis le dire. Que faire? que va devenir notre école? Nous sommes redevables de tout cela aux Éthiopiens.

18 février. — J’ai eu des attaques de fièvre depuis mon retour des Mafoulos (i5 février). J’ai essayé, hier, de donner une leçon de chant, mais j’étais tellement énervé, que je n’aurais pas dû le faire. Ils chantent si mal et font si peu d’efforts ! Autant c’était un plaisir au Lessouto d’enseigner le chant, autant, ici, c’est une corvée.

Les scènes violentes se renouvellent à l’école. Un esprit d’hostilité et de révolte se répand parmi tout le personnel noir de la station.

Le 7 mars, Coillard écrit à un ami1 :

« Les épreuves, quelle qu’en soit du reste la nature, sont l’engrais de la vie spirituelle. Quelqu’un, ce me semble, doit l’avoir dit, mais mieux que cela. Quant à moi, je me sens comme un vieil arbre sec et isolé que la cognée semble avoir oublié au milieu d’un abatis. Ma génération s’en va ; de mes anciens condisciples, plus un n’est h l’œuvre. Le monde se vide; mais c’est heureux que je sache, comme le

i. A M. Théodore Vernet.

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