Lettre à E. Casalis, Saufs Poort, ier mars i88'j
PASSAGE UU LIMPOPO
quand ma femme, hors d’haleine, me crie d’aussi loin qu’elle le peut : « Viens ! viens vite ! le tombereau s’est renversé ! » Bon! J’ouvre et je ferme mon objectif à la hâte. Cinq minutes de course, à travers les fourrés de mimosas où je laisse quelques lambeaux de mon habit, et j’arrive au bord d’un petit bras de la rivière. Là, dans un prétendu gué, extrêmement profond, je trouve la carriole culbutée. Pampanyané, le conducteur, les mains dans les poches, la figure longue, était là, tout interdit, mesurant d’un regard mélancolique la grandeur du désastre. Il ne savait que faire. Se jeter dans l’eau, sortir la farine, la literie de ma nièce, les bagages déjà tout trempés, le sucre à moitié fondu, remettre la charrette sur ses pieds et la sortir, ce fut l’affaire de quelques instants. Hélas! elle s’était brisée les côtes, elle n’était plus neuve. Mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer, car voilà les deux wagons qui suivent ensablés. La nuit nous surprit travaillant encore comme des forçats. Plus tard, au coin du feu, nous nous racontions assez gaiement cette aventure.
(( Déjà à Léribé, nous nous étions engagés à ne plus prendre de sucre dans notre café, dès que nous aurions traversé le Limpopo : « Nous jetterons le sac de sucre dans la rivière », disions-nous en plaisantant. Et vous voyez que nous l’avons fait. Personne ne s’en plaint.
« Le lendemain (16 février), la pluie tombait avec tant de violence et tant de persistance qu’il nous fallut toute une journée pour faire deux heures de marche et pour arriver à Béthanie1. Il semblait que nous n’arriverions jamais. Nos gens, épuisés de fatigue, avaient le cœur noir; j’avais autant de peine à les faire marcher qu’eux en avaient à conduire leurs wagons. On aurait dit que chez eux le res-
i. Station de la mission d’Hermannsbourg.
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sort était forcé. Aussi Saul’s Poort nous apparaît comme un port ardemment désiré. »
Béthanie, lundi 18 février 188/j. — Nous avons été reçus par M. et Mme Behrens avec une grande cordialité. Il se fait ici une œuvre sérieuse. Les gens sont très respectueux.
M. Behrens remarqua, en réponse à une question que je lui fis, que le gouvernement anglais, sous plus d’un rapport, valait mieux que celui des Boers, « car, disait-il, il est plus juste. Mais, ajoutait-il, les Anglais gâtent les natifs. Les natifs ont besoin d’être gardés sous le pouce, et les Boers l’ont compris. C’est bon pour les évangéliser. y> Nous avons suivi un autre système au Lessouto. Nous avons voulu faire des hommes, et non seulement ils se croient nos égaux, mais même nos supérieurs. Leurs prétentions les rendent souvent ridicules. C’est ainsi que notre brave Lévi croit qu’il est audessous de sa dignité de mettre la main au fouet, ou d’aider au wagon. Toute la journée il est là, trônant sur la caisse de devant de son wagon avec une ombrelle. Y a-t-il une difficulté avec un des wagons, il la contemple de loin et s’il se décide à s’approcher, c’est les pieds nus, sans chapeau, en bras de chemise, mais toujours avec son ombrelle blanche. S’il va dans les champs, c’est toujours avec son ombrelle blanche. Philippe chasse le bétail avec une ombrelle noire. Lui aussi est un caractère spécial. Toutes ces vétilles sont comme les brins d’herbe qui montrent comment souffle le vent.
Depuis que nous avons quitté Béthanie nous voyageons avec une difficulté extrême. Le pays est couvert d’arbustes; nous longeons les Magalisberg ; une double chaîne de collines, l’une arrondie, l’autre dentelée.
A l’Elands River le gué est très mauvais. Il a plu, le sable
DE BÉTHANIE A SAUl’s POORT 4 7
est profond et mouvant, l’eau coule avec force. De ce côté-ci, la vase et le limon sont tels que, pour empêcher les wagons d’enfoncer et les bœufs de glisser, il nous faut étendre des branches par terre. De plus, le chemin décrit une telle courbe que nous sommes obligés de faire un vrai abatis de mimosas. Tout cela nous retarde si bien qu’à la nuit nous n’avons pu passer qu’avec deux wagons. Ceux de Joël et de Lévi sont restés de l’autre côté de la rivière. Le lendemain matin, la rivière était pleine et coulait furieusement ! Que faire ? Pas de nourriture ni pour nous ni pour nos gens. Le temps était menaçant, la pluie tombait dans les montagnes, la rivière montait toujours : je n’hésitai pas, je levai le camp et, après avoir envoyé café, sucre et biscuits à ceux qui ne pouvaient traverser, nous partîmes pour Saul’s Poort.
Nous croyions y arriver le même jour. Mais Joseph est décidément d’une indifférence et d’un relâchement extraordinaires. Il laisse ses bœufs aller comme ils veulent. Deux jeunes gens, que M. Gonin 1 avait eu la bonté d’envoyer à notre rencontre avec vingt bœufs, se disputaient l’honneur de conduire ma voiture. Bref, ils firent si bien, entre eux tous, qu’ils réussirent dans l’après-midi à quitter le bon chemin et à lancer la voiture dans un affreux marais où elle s’enfonça immédiatement. Je contins la mauvaise humeur que cette négligence me causait. Nous soulevâmes la voiture avec le cric, nous mîmes des pierres dessous, en vain, la voiture enfonça toujours davantage et, en définitive, nous dûmes décharger jusqu’au dernier des colis. Il était 1 1 heures du soir quand nous dégageâmes la voiture vide. Mais nos bagages étaient là, étalés un peu partout. Heureusement, il ne plut pas de toute la nuit. Le lendemain matin, M. Gonin vint à notre rencontre. L’après-midi enfin, nous arrivions à
i . Missionnaire de l’église hollandaise à Saul’s Poort.