LES FONDRIÈRES
couchaient dans le bourbier et se laissaient traîner comme s’ils fussent morts. Force nous fut de camper ainsi, nous sur un endroit un peu sec, Lévi dans le bourbier et les deux autres wagons au delà.
Nos pensées étaient sombres. « Invoque-moi au jour de la détresse, je t’en délivrerai et tu me glorifieras. » La promesse est certaine, c’était là un éclair dans notre nuit. Nous criâmes à Dieu, lui demandant d’envoyer ses anges. Mais sous quelle forme ? Ce n’était pas à nous de le lui dicter. A nous d’attendre, à lui les moyens de la délivrance. Toute la matinée du mercredi fut consacrée à sortir le wagon de Lévi, comme celle du mardi matin l’avait été à sortir celui de Joël.
Nous cherchions un nouveau chemin, quand des hommes survinrent qui demandèrent brusquement à Jonathan où il allait. Il répondit qu’il cherchait un chemin. « Voici du secours pour vous, » dirent-ils, et ils montrèrent trois wagons qu’ils amenaient. Ils vinrent vers moi, en quelques instants ils avaient à moitié déchargé les bagages et rempli leurs voitures. Sur ces entrefaites, arrivaient encore deux hommes à cheval, l’un pour nous guider dans le bon chemin, l’autre accompagné de sept hommes qui amenaient trente-six bœufs pour nous aider. Quelle récompense éclatante à notre prière du matin! J’en étais tout ébahi. C’étaient les chrétiens de Saul’s Poort1 qui, ayant appris notre embarras, volaient à notre secours. C’étaient les anges de Dieu que nous avions demandés. Quand l’avons-nous jamais invoqué en vain, ce Père plein de tendresse?
Le soir nous étions une trentaine à la prière. Comment nourrir tout ce monde? Voilà encore cette inquiétude d’es-
i. Lettre de Mangouato, 18 mai 1884, impr. dans J. M. E., 1884, p. 3og et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze , p. io4 et suiv.
F. COILLARD AU ZAMBÈZE
5o F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
prit, cette mauvaise herbe qui infeste tout. Les hommes qui sont venus avec leurs trois wagons parlent de nous conduire loin. Dieu le veuille î Aujourd’hui nous avons traversé un ruisseau au lit profond et force sables mouvants. Gela nous a pris du temps. Seuls, nous y serions restés plusieurs jours. Le Seigneur est bon.
Dimanche g mars i884 • — Nous avons voyagé non sans difficulté. Oh! ces bourbiers! des bourbiers partout! Même avec nos wagons demi-chargés nous nous embourbons. Que serait-ce si nous étions tout seuls et devions, avec nos lourdes charges, traverser encore toutes les fondrières qui sont devant nous ! Nos guides volontaires ont si bien compris la difficulté, que, sans demander notre avis, ils nous font faire de constants zigzags que ma boussole trahit, à leur grand étonnement. Pour éviter un marais que nous n’aurions pu traverser en moins de six ou huit heures, ils nous dirigent sur le Limpopo. C’est presque un angle droit avec notre destination. Qu’importe ! si nous allons maintenant trop à l?est, nous irons bientôt au nord et au nord-ouest et tout rentrera dans l’ordre. Mais moi, qui suis l’homme aux soucis, je me demande, avec inquiétude, ce que mon monde mangera, surtout si la rivière du Marico est pleine. Nous en sommes, en effet, au dernier sac de farine et plus de trente bouches doivent chaque jour y puiser deux repas, sans compter nos pauvres chiens que la faim tourmente. Nos gens pourraient être plus raisonnables, ils pourraient faire ce qu’on fait chez eux quand on a la famine, se rationner, faire une bouillie épaisse au lieu d’un pain dur comme une brique, se cuire du maïs non pilé ou du mabélé. Bon gré, mal gré, il faudra bien en venir là. Ce sera la répétition de l’histoire du sucre. Nous n’avons jamais pu obtenir des natifs qu’ils se privassent de sucre aussi longtemps qu’ils savaient qu’il en restait encore un peu. L’idée du renoncement leur est complète-