ÉSAÏE ET LÉVI
ment étrangère, même chez les meilleurs. Quand je disais à Lévi qu’il serait obligé de faire comme nous. « Oh ! me dit-il, d’un air incrédule, ça ne se peut pas, car, pour nous, le café sans sucre, c’est de la médecine. »
Pauvre Lévi! je l’ai un peu surmené ces temps-ci. Jacob, le conducteur de son wagon, est malade, trop malade pour faire son travail. Peu importe, Lévi trône quand même sur sa caisse avec son ombrelle blanche doublée de vert, avec sa ligure ronde et épanouie, sans plus de souci. Les bœufs vont à l’aventure, le wagon se heurte contre les arbres, nos caisses se brisent. « Ce wagon, me dit-il en souriant, si tu ne lui cherches pas un conducteur, il lui arrivera quelque malheur. » C’était d’autant plus provoquant que, depuis que nous avons quitté le Lessouto, je lui prêche de mettre la main au fouet. Il l’a fait une fois, et si gauchement, qu’il s’est poché l’œil et en a été malade toute une semaine. Cet essai lui a suffi. Ésaïe est bien différent de lui. Quel caractère doux et égal! Comme il a pris sa tâche au sérieux! L’autre jour il était indisposé. Nous causions. Je me pris à lui demander s’il connaissait le remède contre l’inquiétude d’esprit. « Non, mon père, y> dit-il. Le lendemain il était triste et il me dit qu’il avait passé toute la nuit à chercher ce remède et qu’il ne l’avait pas encore trouvé. Je lui citai Philippiens iv, 6, et sa figure s’illumina instantanément.
O mon Dieu, quand arriverons-nous ? Il semble que Mangouato s’éloigne de nous. « A combien de jours en sommes-nous? » me demande-l-on. Il faudrait être prophète pour le dire. Nous pensions y arriver en six semaines, nous n’y serons pas en trois mois. Ce que nous avions prévu nous est arrivé. Des retards sans fin nous ont poussés jusque dans la saison des pluies. Nous n’avions d’autre alternative que de partir quand même ou de renoncer à l’expédition ; depuis Prétoria surtout, les chemins sont si défoncés que
52 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
nous avons mis deux semaines à faire un trajet de quatre à cinq jours.
Mardi // mars. — Hier, à 4 heures et demie de l’aprèsmidi, nous dételions à l’ombre de beaux arbres, sur le bord d’un marais et par une pluie battante. Mais quelle nuit ! A io heures, la pluie recommença et elle tomba sans interruption jusqu’à io heures ce matin. Tout le pays autour de nous était inondé, notre camp n’était qu’un marais. Ce n’est pas gai d’être enfermé dans un wagon sous une pluie battante, par une température de 3o degrés et quand tous les vêtements mouillés fument. Les bœufs, attachés à la chaîne de leurs jougs, courbaient leur dos sous l’averse et beuglaient; nos gens, blottis sous les bâches des wagons, enveloppés de leurs couvertures, prétendaient dormir profondément. Je soulevai ma porte de toile, le cœur me défaillit et à ma femme aussi. Mais son œil avait découvert la bordure d’argent du nuage, a Viens voir, viens voir, » me dit-elle tout bas. Esaïe était là, accroupi contre la roue, tout habillé, chantonnant, avec sérieux, un cantique. Dès que ses yeux eurent rencontré les miens, un de ses sourires pleins de franchise illumina sa bonne figure. Et, en un clin d’œil, il était près de moi : « Père, me dit-il, les bœufs beuglent de faim, ne les détellerai-je pas ?» — « Oui, à qui le tour de les paître ?» — « C’est à un de nos jeunes gens, mais il pleut trop, c’est moi qui les paîtrai, » et il partit gaiement. Que je voudrais faire mon service aussi bien ! Il m’édifie, ce brave Esaïe.
Vendredi mars i88/f. — Il faut décidément traverser le marais. Mais, après les pluies de la veille ! On s’apprêtait à atteler, quand on m’annonce que trois bœufs sont malades et sont restés dans les champs. Nous allâmes leur administrer un remède. Cela fait, on attela et nous traversâmes le marais en doublant les attelages. A peine étions-nous désem-