MORTS DE BŒUFS ET DE CHEVAUX
bourbes qu’un des trois bœufs est pris des convulsions de l’agonie et meurt. Nous couchons donc ici pour dépecer l’animal qui est gras et qu’on ne peut pas jeter. Gela me mit le noir dans l’âme. Je réunis mes gens pour leur ouvrir les yeux sur notre position. 11 s’agit maintenant, pour eux, de se rationner de farine.
Le lendemain matin, dès 4 heures, Esaïe était sur pied. Le brave garçon était préoccupé de ses bêtes et moi aussi. Je ne dormais pas. Enveloppés tous deux dans nos couvertures, nous fîmes notre ronde. « Ton cheval Zambèze est mort, mon père, » dit-il tristement. En effet, il était là, le noble animal, étendu sans vie. Bon serviteur, je regretterai longtemps ton pas doux, tes allures vives et ta force ! A 6 heures, pendant que nous faisions la prière, un autre bœuf expira et un troisième, au moment où nous nous mettions en branle. Ainsi donc trois bœufs et un cheval ! Quel jour! Le lendemain, c’était le tour du cheval de Jeanmairet.
Après tout, les chevaux sont un luxe et nous pouvons nous en passer. S’il en survit un seul je l’accepterai comme un don de Dieu. Mais nos bœufs ! Je dors peu et souvent, de jour comme de nuit, je lutte avec le Seigneur. Lévi m’a beaucoup édifié par une touchante prière où il disait à Dieu: « Ce voyage pour lequel on a tant prié, et pour lequel on prie encore, ces difficultés qui nous affligent ne sont rien de nouveau pour toi. Dans tes conseils éternels tu as tout vu, tout prévu. Ce voyage est le tien, il ne saurait être entravé; ces wagons sont à toi, et tu trouveras le moyen de les envoyer au Zambèze. Ils ne resteront pas ici, tous nos bœufs dussent-ils mourir. » Esaïe, lui, me réconfortait par l’exemple de Job. « Et puis, ajoutait-il, Dieu nous visite, tout n’est pas pur chez nous, il y a de l’orgueil, de la désunion, du péché ! » Il a raison.
Au bord du Marico , dimanche 16 mars. — C’est hier, de
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bonne heure, que nous sommes arrivés à cette rivière, tant désirée, du Marico ; mais je la trouvai pleine et très profonde. Nous voici donc prisonniers et prisonniers à petites rations. La farine de nos gens est complètement finie.. Nous avons attaqué ce qui nous reste de farine de blé européen, un sac et demi en tout. Ou’est-ce que cela pour tant de gens ? L’exhortation que je fis à mon monde n’eut pas grand effet. C’est toujours la vieille histoire des Israélites. Il se dit de dures paroles qui me revinrent comme des dards. Joseph et Jacob sont à la tête de ce mouvement de mécontentement, Joseph en est l’âme. 11 le porte sur sa figure. Il ne regarde pas en face et ne cause jamais que par insinuation. Je me suis décidé à envoyer notre guide à Mangouato pour demander du secours.
Je montais mon cheval Matlabé. Je me doutais peu que ce fût la dernière fois. Cet après-midi on me l’amena malade, une demi-heure après il était mort. Pour me consoler, on m’annonça qu’un bœuf est malade et perdu dans les bois.
Mardi 18 mars. — Hier malin le bœuf était mort. Aujourd’hui, quatre autres sont malades ! Quand on me l’a annoncé mon cœur a défailli. J’ai appelé mon monde à la prière, j’ai ouvert au hasard ma Bible à Matth. vi, 24. Ce n’était pas le hasard, c’était une voix du ciel. Joël a fait une admirable prière. O mon Dieu 1 soutiens ma foi et mon courage. Je me sens perdre pied î Hier, nos bons amis de Saufs Poort nous ont quittés. C’était triste de les voir déposer nos paquets à terre et nous dire adieu. « Ne nous remerciez pas, disait l’un d’eux ; c’est nous qui bénissons Dieu d’avoir pu faire quelque chose, et c’est, bien peu. Si seulement nous avions pu vous faire traverser la rivière 1 » Nous chantâmes un cantique et ils partirent. La forêt ne nous permit pas de les suivre longtemps du regard. Et j’en fus reconnaissant, car j’avais le cœur gros.