AU BORD DU MARICO
J’allai à la pèche pour me distraire. 11 plut, je fus trempé. Le courant était trop fort pour les filets. Nous nous fatiguâmes beaucoup pour rien ; Middleton pouvait à peine manœuvrer le bateau ; dès qu’il baissait la rame, le bateau tournait subitement et était emporté. Un de ces revirements soudains me fit perdre l’équilibre, je tombai à la renverse et me trouvai dans l’abîme. Ma présence d’esprit, humainement parlant, me sauva. Je pus éviter le filet, me cramponner au bateau et l’escalader. Mes gens étaient muets de frayeur. Esaïe et Waddell simultanément me demandèrent comment allait ma montre après ce bain! Les autres me firent un long discours, me blâmant de m’exposer ainsi. Karoumba, lui, remarquait gravement : « Je l’ai bien dit à mon père, que fait-il de s’exposer si imprudemment dans ces barques anglaises ! cc
Le camp est triste. Nos gens sont découragés, déguenillés. Et nous ? Ces quatre bœufs malades ! Oh ! comme cela nous paraît mystérieux ! Ne sont-ce pas les bœufs du Maître ? Ne sait-il pas que nous sommes pauvres et presque dans l’impossibilité d’avancer ? Ce voyage est le sien. Les éléments sont déchaînés, nous périssons et il dort ! mais il est là pourtant.
Mercredi ig mars i884 • — Encore une nuit blanche. Je pensais à mes bœufs, je luttais avec Dieu; par moments, le sommeil, un sommeil lourd, me surprenait, et je me réveillais en sursaut. Seigneur, que veux-tu que nous fassions si tu permets que nos bœufs meurent et que Satan nous entrave encore ? Je me levai de bonne heure, et fis ma promenade habituelle à la rivière pour être seul et me retremper dans la communion de mon Dieu. Malgré la pluie d’hier et de la nuit, la rivière a encore baissé, mais d’un pied seulement. A mon retour, deux de nos bœufs, aveuglés par la maladie, se jetaient sur nos tentes. Quelques instants après ils étaient
morts. Nos gens ont passé toute la journée à les dépecer pour faire sécher la viande. Jamais je ne les ai vus si silencieux.
La rivière continue à baisser. Mais le gué est laid à voir. Il nous faudra, pour passer, un travail préparatoire considérable. Nous avons réussi à remettre nos pauvres gens en train. Mais, deux nouveaux bœufs sont malades.
Marico , mercredi 26 mars. — Les bœufs, malades il y a huit jours, sont morts. Dimanche dernier, deux autres ont péri dans la nuit, puis un autre, avant-hier, dont la mort a été soudaine. Encore deux nouveaux malades ! « On a beau prier, les bœufs meurent quand même, » remarquait quelqu’un avec amertume. Oui, c’est vrai, mais pourquoi ? Les chevaux aussi ont eu leur tour. Un de ceux que le chef Jonathan a envoyés à Ivhama est mort.
La rivière ! tous les jours nous la guettons. Nous plantons des bâtons au bord de l’eau. En une nuit, elle a baissé de 4 pieds au moins, puis de 3, puis de 2, puis d’un, puis de quelques pouces seulement. Quand nous croyions pouvoir la traverser, elle est restée stationnaire, puis elle s’est mise à monter de nouveau. Le camp est triste et lugubre. Des nuées de vautours nous assiègent nuit et jour, se battent avec nos chiens, leur disputent les carcasses de nos bœufs, et sont devenus d’une hardiesse inquiétante. Des bouffées de vent nous apportent des odeurs affreuses. La diarrhée, la dysenterie ont fait invasion parmi nous ; voilà huit jours qu’Esaïe est malade et nous avons cru perdre un enfant de Lévi. Le séjour en cet endroit nous est devenu odieux.
Aujourd’hui sont arrivés, avec M. Rolls, des wagons envoyés de Mangouato par M. Whiteley 1 et des bœufs envoyés