‹ François CoillardChapitre 38 sur 282 · PERDU DANS LA FORET · texte numérisé non relu

PERDU DANS LA FORET

jour, ils étaient venus clandestinement déterrer de la charogne toute grouillante que j’avais fait jeter; ils s’étaient emparés d’une tête de bœuf qui pourrissait au soleil depuis huit jours. Gomment auraient-ils respecté nos chèvres et notre bœuf! Je finis par trouver mon chemin et rentrai à la brune au camp, où ma femme, inquiète, m’attendait. Des coups de fusil rallièrent nos gens dispersés, mais pas de bœuf. Nous partîmes le lendemain, à 5 heures, sans trop de peine.

Nous avons encore trois bœufs malades que nous traînons avec difficulté. Les chemins sont affreux. Des fondrières desséchées, raboteuses, dures, écorchent les pieds de nos animaux. Dix jours plus tôt elles eussent été absolument impraticables. Nous nous y serions embourbés à chaque pas. Et c’est alors que nous aurions perdu des bœufs ! Je comprends maintenant pourquoi le Marico nous a arrêtés pendant quinze jours ! « Il fait bien toutes choses. »

Dimanche 6 avril 1884 • — Un beau jour dans un bel endroit, non loin d’un ruisseau qui forme de nombreux étangs qu’ombragent des massifs d’arbres. C’est là que nous arrivions hier matin, après une nuit de marche à travers un sable lourd et tenace. Un beau tapis vert, de l’air qui circule librement, que désirer de plus? Ngs gens paraissent heureux. Nous avons eu notre culte où Jeanmairet nous a donné la note de la louange, ce Mon âme, bénis l’Eternel ! » De nos gens, les uns ont fait leur lessive, d’autres sont allés se reposer, lire ou dormir dans les bois à l’ombre de quelque arbre. Une atmosphère de calme et de paix règne au camp. Sont-ce les signes précurseurs de prochains orages. Je ne suis pas sans crainte. Voilà presque toute une semaine que Joseph boude. Il nous salue à peine. La cause, c’est que je me suis permis de lui faire une remarque l’autre jour sur son manque de complaisance. Ça lui est allé au cœur. Ce

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mauvais esprit peut avoir de sérieuses conséquences pour notre expédition. Mais si tous nos Bassoutos devaient nous quitter, le Maître y pourvoirait. Lévi est toujours très malade. Je l’ai soigné de mon mieux, mais sans succès.

Nous avons bien marché la semaine dernière. Chacun semble plein de bonne volonté. Nous allons arriver à Mangouato.

Mardi 8 avril i884 • — Hier, lundi, nous avons voyagé à marches forcées. A 2 heures du matin, nous étions sur pied. A 7 heures, nous longions un beau lac d’au moins deux milles de long et presque aussi large. Le soleil levant, dans toute sa gloire, se mirait dans ces eaux limpides. Nous nous serions volontiers arrêtés. Mais c’est une petite mer morte, un lac salé. Nous passâmes outre. A 8 heures, nous dételions près d’un étang. Nous avions déjeuné, nous étions tous groupés à l’ombre d’un mimosa, chantant des cantiques, quand nous entendîmes un piétinement de chevaux. Nous levons la tête, c’était Aaron 1 accompagné de llachosa, le gendre de Ivhama. Quelle surprise et quelle joie! Lui-même était ému. Nous échangeâmes les premières nouvelles et nous continuâmes.

Le lendemain matin, à 5 heures, nous étions en marche. Je pris les devants à cheval, accompagné d’Aaron, pour voir où nous pourrions planter nos tentes à Mangouato. J’allai droit chez Kharna. 11 poussa une exclamation de surprise en me voyant entrer dans la cour. 11 est toujours le même. Pendant la demi-heure que nous passâmes ensemble, nous parlâmes peu. C’étaient simplement des exclamations d’étonnement et de joie. « Et c’est donc toi ! Tu viens de bien loin! Tu es bien fatigué? » et ainsi de suite. Nous

1. évangéliste mossouto parti, en 1877, avec Coillard; au retour du Zaïrbèze, en 1879, il était resté à Séléka.

A MANGOUATO

(il

nous mîmes en selle, nous choisîmes l’emplacement de noire campement devant chez M. Whiteley et je retournai à fa rencontre des voitures. Nous voilà donc installés. Nos deux grandes tentes sont montées. Les gens affluent. C’est même un peu incommode : l’un veut une médecine pour les yeux, l’autre une médecine pour la tête, un troisième intercède pour son cheval, un quatrième implore du secours pour sa femme en couches. Puis ce sont des Masaroas qui, pour cinq ou six roseaux sucrés, réclament un schelling ; pour une demi-douzaine de petites gourdes, « shilling , » pour un pastèque douteux, et shilling ! » Tout est schelling, c’est l’unité monétaire ici. A ce taux, on sèmerait vite les livres sterling !

Le jeudi, nous fîmes à Khama une visite officielle. Tout le personnel de l’expédition était là, y compris les dames. Le chef, averti de notre arrivée, nous attendait au lékhotla1 au milieu de ses gens. Il s’empressa de nous donner des sièges, puis, après les salutations d’usage, je lui fis un petit discours; je lui donnai un aperçu de nos voyages et de nos plans, et je lui fis les salutations du chef Jonathan et celles des amis de Paris, en lui présentant la belle boîte à musique de Genève. Pendant que je la découvrais, il y eut un mouvement de curiosité, on s’approchait, les cous se tendaient, silence parfait. Je jouissais déjà de l’extase de ces braves gens, dès que je ferais chanter la boîte mystérieuse. Je mets la main à ma poche pour prendre la clef, pas de clef! Je fouille dans toutes mes poches, gilet, veste,, pantalon, rien, c’est à n’en pas croire mes sens. Je recommence la fouille, sans plus de succès, et je dois confesser tout haut que j’ai perdu la clef. Pendant que Middleton et Jonathan vont la chercher, Khama répond à mon discours-

i . La place publique ; par extension, Rassemblée qui s'y réunit.

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par quelques mots de remerciements ; j’essaie de causer, mais mes yeux tombent toujours sur la boîte fermée. La position était trop ridicule. Le bétail rentrait, j’en fis une excuse pour partir. Nous étions tous capots et silencieux. Je cherchai en vain la clef. Mais j’en trouvai une autre et, le lendemain, j’allai donner au lékhotla une séance de musique qui réussit d’autant mieux. Khama était enchanté.

Khama exerce l’amitié et l’hospitalité avec largesse. Le lendemain il me rendait sa visite. Il m’apportait une belle fourrure de chacal argenté. Le surlendemain, il envoyait deux wagons et ses gens à la forêt pour nous chercher du bois. Il s’occupait aussi d’envoyer notre bétail à un poste, de me chercher des bœufs pour me conduire à Séléka, tout cela au milieu de ses préoccupations politiques. C’est un digne homme que ce Khama.

Le mardi i5 avril, Coillard partait avec M. Jeanmairet et plusieurs noirs, dont Aaron, pour relever ou plutôt supprimer définitivement le poste de Séléka, qu’à son retour du Zambèze il avait confié aux évangélistes bassoutos Asser, Aaron et André1; il ne devait plus y retrouver Asser, qui était retourné au Lessouto.

Après avoir voyagé à marches forcées, pour ne pas passer de dimanche en route, ils arrivèrent à Séléka le samedi 19 avril, dans la matinée.

Notre arrivée à la station fit sensation. On avait entendu les coups de fouet, on était sur le qui-vive. Ce sont des marchands, pensait-on î II est si rare de voir des passants ici, en wagon surtout. Grands et petits, tout le monde accourut. Ma-Routhé, la femme d’Aaron, fut la première. Je l’aurais reconnue de loin à son charmant sourire.

André, qui était aux champs, accourut, lui aussi, et donna

1. Voy., sur ces trois évangélistes, Éd. Favre, ouvr. cité , p. 286-288 et 463.

A SÉLÉKA

un bruyant essor à sa joie et à son étonnement. Brave André! je ne sais lequel de nous deux était le plus heureux du revoir. Et puis, il fallut faire connaissance de la nouvelle génération. C’était charmant de voir tous ces enfants si proprets, sans fausse honte, auxquels les mamans s’empressaient de décliner nos noms et qualités. Comment résister à appliquer un baiser sur ces gentils fronts d’ébène ! Ma- Bouthé se met en quatre pour nous servir. Elle n’a rien oublié de ses bonnes habitudes d’autrefois. Sa maison est d’une grande propreté.

Coillard voulut faire une visite au chef, qui ne se montra pas. Le dimanche 20 avril, toute la population descendit sur la station. Le matin, au culte, Coillard baptisa un jeune noir, Zachée, « le seul fruit actuel, dit-il, de la mission de Séléka ».

L’après-midi, les évangélistes firent leurs adieux. Aaron présidait. 11 le fit avec une mâle dignité, une émotion concentrée, un à-propos, une lucidité, une franchise qui me le révélaient sous un beau jour. 11 prit pour texte Galates m. Pas une phrase inutile, pas un mot hors de place, pas la moindre répétition. Cela me rappelait son admirable discours d’adieux, à Léribé, il y a sept ans. De temps en temps, il essuyait précipitamment une larme furtive. Un homme ne pleure pas en public. André, lui, beaucoup plus prolixe, se mit sur un autre terrain que j’appellerais le terrain social. Il parla aux chefs avec une autorité qui me surprit, et qui me montra la position que nos évangélistes se sont faite ici. Jonathan, lui aussi, parla comme un Boanergès, mais avec un à-propos qui ne pouvait manquer de commander l’attention. Son thème était : « Rejetez l’Evangile et Dieu vous rejettera. » Il avait aussi des accents tendres, quand il recommandait Zachée, ce jeune croyant, à la sollicitude des

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chefs, quand il faisait appel aux renégats, quand surtout il racontait la conversion et le martyre de sa première femme. « On l’a battue de verges, dit-il, jusqu’à la mort, mais elle est entrée fidèle dans la gloire. »

Le lundi 21, nos évangélistes se sont préparés à leur déménagement .

Le mardi, il fallut quitter Séléka, et ce fut alors que Goillard dut se séparer de deux membres de l’expédition : Philippe, homme de cette région, converti à Bérée, et Jonathan, qui retournait à Valdézia et à la Mission romande.

« Il nous en a coûté de dire adieu à notre cher Jonathan L L’expédition perd avec lui une partie de son âme, ou tout au moins son bras droit. Jonathan est notre fils en la foi ; il nous rend, je crois, toute l’afTection que nous avons toujours eue pour lui. L'énergie de son caractère, impétueux quelquefois, le place toujours au premier rang. 11 a voulu nous amener jusqu’ici et n’a accepté, pour lui et ses deux garçons, que la moitié des gages que les autres ont exigés. »

Revenu à Mangouato, Coillard écrit1 2 :

(( Le diable nous poursuit et à chaque pas suscite des difficultés nouvelles. Il me semble parfois que je lutte corps à corps avec lui. C’est une preuve qu’il a peur. »

Déjà six hommes, d’après un accord préalable, venaient de quitter l’expédition.

« Les autres fatigués et engagés jusqu’à Mangouato seule-

1. Lettre aux amis de la Mission, Mangouato, 18 mai 1884, impr. dans J. M. E., 1884, P- 3oq et suiv. ; — Sur le Haul-Zambèze , p. io4 et suiv.

2. A E. Gasalis, Mangouato, 12 mai 1884, impr. dans J. M. E., 1884, p. 3o8 et suiv.

RETOUR A MAINGOUATO

ment pouvaient nous quitter et s’en retourner au Lessouto. Nous les laissâmes parfaitement libres. Ils hésitèrent un moment. Nous nous demandions s’il ne nous faudrait pas abandonner nos voitures et partir à pied ou à âne; car renoncer à l’entreprise ne s’est jamais présenté à notre esprit.

«. Et puis nos évangélistes aussi posaient leurs conditions; les accepter c’était rendre impossible la mission par les indigènes. Nous crûmes un moment qu’ils retourneraient au Lessouto. Tout s’éclaircit maintenant. Nos évangélistes ont compris et se sont rendus. « Je ne voudrais pas retourner au Lessouto et voir la tristesse des églises, » disait Lévi. — « Et moi, me disait Aaron, je n’ai jamais désiré retourner, mon cœur est à l’œuvre. Je ne connais pas les églises de France et je ne sais pas si elles nous soutiendront ou nous abandonneront, mais tu es mon père et j’ai confiance en toi. » Nos conducteurs eux aussi se sont montrés animés d’un bon esprit : « Nous vous conduirons au Zambèze, nous dirent-ils, mais vous demandons seulement de ne pas nous jeter dans le désert, et de nous donner un wagon pour le voyage de retour. » Ce sont des dépenses, mais elles sont raisonnables, je dirais même inévitables. Enfin mon brave ami Khama a fait un plan : il nous donne six de ses hommes ; trois d’entre eux sont chargés d’un message pour le roi Robosi (Léwanika) et vont à ses frais. Ils m’aideront en route et nous les nourrirons.

« A notre retour à Mangouato, nous trouvions aussi des nouvelles du Zambèze. Deux jeunes gens qui y avaient fait une expédition commerciale, en revenaient minés par la fièvre. Ils rapportaient tout un courrier. M. Arnot, dans une longue lettre palpitante d’intérêt, nous donne beaucoup de détails sur son œuvre. Il est toujours à la capitale et a commencé une école qui a déjà passé par toutes sortes de

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phases. Le roi Robosi lui-même écrit à Khama, lui demandant son alliance et, pour gage de son amitié, une de ses filles en mariage et un chien noir. 11 lui annonce que les Jésuites sont allés chez lui, mais qu’ils ne sont pas selon son cœur, ni selon le cœur de ses gens, et qu’il leur a refusé l’entrée de son pays. « Celui que nous attendons, ajoute-t-il, c’est M. Coillard, que l’on m’assure être maintenant en route, et je vous demande comme une faveur de l’aider, afin qu’il arrive au plus vite. » Ne fondons pas trop d’espoir sur les bonnes dispositions d’un chef païen qui ne sait rien de l’Evangile. Paul, en obéissant à l’appel du Macédonien, a trouvé une prison en Macédoine. Mais qu’importe, si cette prison est la porte de l’Europe ! »

« J’ai été heureux1 de revoir mon ami Khama. Il maintient son caractère parmi les blancs qui l’environnent, et c’est beaucoup dire, car les microscopes du diable ne manquent pas d’être braqués sur lui aussi.

« Nous allons donc nous mettre en route très prochainement pour le Zambèze. C’est notre dernière étape. Pensez si nous sommes impatients et si le cœur nous bat.

« Oh ! qu’il est bon de pouvoir s’élever plus haut que les hommes, de se confier en Dieu, et de voir sa main toute-puissante dirigeant tout pour sa gloire et pour le bien de ses enfants. Nous aurons donc avec nous, outre la famille de Lévi, celle d’Aaron2. Aaron est un de nos enfants dans la foi, il est actif, énergique3; il a beaucoup d’entrain et d’initiative, mais il est susceptible et vif de tempérament. L’épouse d’Aaron, Ma-Routhé, a grandi dans notre maison,

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