SEMAINES DE FATIGUES
bélés nous ont apporté de la viande de girafe à vendre. Nous en avons acheté pour tout le monde. Ce fut une fête.
Un jour, Coillard reçoit d’un bœuf un coup de corne qui faillit lui crever l’œil droit et qui lui causa de vives douleurs.
Jeudi 3 juillet 188 j . — Cette semaine n’est pas une de nos meilleures. Le dimanche, pour commencer, a été le plus triste que nous ayons encore passé en route. L’endroit luimême était affreux; pas d’ombre, rien que du sable et de la grande herbe. Nous étions tous très fatigués, et moi très souffrant de mon œil. Il était si enflammé et j’avais le visage si enflé que j’étais obligé de me bander et de rester complètement inactif. Nos gens aussi étaient sombres. De tout le jour, on n’entendit pas un chant. Aaron nous fit une bonne méditation sur : « Que celui qui a soif, etc. » Mais il n’y avait pas d’écho. Je découvris, le soir, que tout le camp était en révolution. Un mauvais garnement avait brodé des calomnies qui avaient mis tout le monde en révolte. Je grondai Joël, Joseph et Esaïe de ce qu’ils n’étaient pas venus m’en parler. Eux-mêmes se montrèrent tout honteux de leur sotte crédulité. L’orage passa.
Le lendemain lundi, à 4 heures, nous étions sur pied et commencions à atteler, quand on vint me dire que les hyènes avaient fait invasion dans le camp et dispersé les ânes. Tous les hommes se mirent à leur poursuite dans la forêt. O11 en retrouva quelques-uns ici, quelques autres là. Je les comptai, il n’en manquait pas un seul. Nous étions muets d’étonnement et mon cœur plein de reconnaissance envers Dieu. Trois coups de fusil rallièrent mon monde. Nous attelâmes et partîmes, mais nous avions perdu- toute l’étape de la matinée. Nous essayâmes de compenser cette perte de
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temps en voyageant au clair de lune. Mes gens me payèrent d’une forte dose de mauvaise humeur.
Mardi, nous nous mîmes en route avec assez d’entrain, mais le soleil se levait déjà. Nous traversâmes une forêt où le sable était profond ; des arbres, trop gros pour songer à les abattre, nous barraient la roule à chaque pas. Tout à coup, nous entendons le cri d’alarme derrière nous. Nous accourons. C’était le wagon de Lévi qui s’était jeté contre le tronc d’un arbre et avait écrasé la caisse d’outils de Waddell. Le même accident avait eu lieu plusieurs fois et Waddell avait toujours trouvé le moyen de rafistoler sa boîte, pour sauver ses outils. Cette fois, il ne lui restait plus qu’à en ramasser quelques débris et à mettre les précieux outils dans des sacs. Nous en étions si tristes pour lui que nous lui donnâmes une de nos valises pour mettre ses vêlements et il emballa ses instruments dans la caisse de fer — aussi tout écrasée — où était sa garde-robe. Pauvre homme ! il n’a décidément pas de chance ! Son porte-manteau et ses deux caisses ont été complètement détruits. Son fusil et ses munitions, qu’il désirait tant avoir pour chasser en route, sont restés à Durban. J’admire l’esprit dans lequel il accepte tous ces contretemps. Le rouge lui est bien monté au visage. Mais aux premières paroles de condoléance que je lui adressai, le pauvre garçon se mit à sourire : Oh ! Monsieur, que
cela 11e vous fasse pas de peine ! Si je sauve mes outils et que nous trouvions du beau bois au Zambèze, vous verrez, j’ai de bons bras, je me ferai une caisse ! » Mais ce ne sera plus une relique. Celle qu’il vient de perdre était son premier travail comme apprenti et il y tenait.
Nous nous arrêtâmes après avoir passé une clairière. Pas d’eau, le soleil était de feu. A 3 heures, nous appelions les bœufs. Il en manquait cinq! On attela ceux qui étaient là. On se mit en campagne pour chercher les autres. Au coucher